Les origines cachées de la « construction européenne »
Conférence enregistrée à la Maison des Mines, à Paris, le 24 avril 2014. Vidéo publiée sur upr.fr le 15 février 2016 par l’Union populaire républicaine (UPR), le parti fondé en 2007 par François Asselineau, qui fait de la sortie de la France de l’Union européenne — le « Frexit » — le cœur de son programme.
L’essentiel
- La version transcrite de cette conférence est celle que François Asselineau a donnée à Saint-Gilles-les-Bains (La Réunion), le 23 juin 2015. Il y défend une thèse centrale de l’UPR : la construction européenne aurait des origines cachées. Elle prolongerait des projets de « nouvelle Europe » soutenus par de grands groupes industriels et financiers, formulés sous le IIIe Reich, puis recyclés après 1945 sous tutelle américaine.
- Il part d’une « relecture de l’histoire » assumée par la Commission européenne, et montre d’abord comment le discours de Victor Hugo sur les « États-Unis d’Europe » serait cité de façon tronquée.
- Il évoque ensuite le soutien d’entreprises américaines et allemandes au régime nazi, les projets juridiques germano-italiens de 1938, la propagande de la « France européenne » sous l’Occupation et les discours de Pierre Laval.
- Il insiste sur le parcours de Walter Hallstein : participant aux négociations juridiques germano-italiennes de 1938, prisonnier des Américains en 1944, puis premier président de la Commission européenne (1958-1967).
- Il cite enfin les documents américains déclassifiés en 2000 sur le financement du mouvement européen et l’idée d’une union monétaire dès 1965, ainsi que des aveux de dirigeants (Tommaso Padoa-Schioppa, Helmut Kohl).
- Ces thèses sont très contestées par les historiens, qui y voient des amalgames entre des faits établis et des interprétations. La dernière section de l’article fait le point.
La « relecture de l’histoire »
François Asselineau part d’une déclaration de Viviane Reding, commissaire européenne chargée de l’éducation et de la culture, à un colloque de l’Association internationale des musées d’histoire, à Luxembourg, le 5 mai 2000 :
Je suis persuadée que la construction de l’Europe prendra de plus en plus appui sur une relecture et une compréhension nouvelle de son histoire, pour mieux répondre aux détracteurs, ils sont malheureusement encore nombreux, de la coopération européenne.
Selon lui, une responsable non élue annonce ainsi qu’on réécrira l’histoire, jusque dans les manuels scolaires, au service d’un projet politique. C’est à ses yeux un procédé « totalitaire », comparable à la réécriture de l’histoire dans les régimes nazi ou soviétique.
Victor Hugo, prophète tronqué
Premier exemple : Victor Hugo, présenté comme l’inventeur des « États-Unis d’Europe ». Il cite Jack Lang en 2002, l’année du bicentenaire, Lionel Jospin (« une vision prophétique »), Jean-François Poncet (« père spirituel de l’Union européenne »), Raymond Forni et Jean-Pierre Raffarin, qui disait en 2003 que la prédiction de 1849 « s’était réalisée ». Or Victor Hugo y nommait aussi la Russie, ce qui cadre mal avec les tensions actuelles.
Il invite à relire le discours au congrès de la paix du 21 août 1849, prononcé après les révolutions de 1848. Hugo annonce que les nations du continent se fondront « dans une unité supérieure » et que les « États-Unis d’Europe » feront face aux « États-Unis d’Amérique », « se tendant la main par-dessus les mers ». Il ajoute aussi que les deux blocs coloniseront les déserts, que « l’Asie serait rendue à la civilisation, l’Afrique serait rendue à l’homme », et qu’« au lieu de faire des révolutions, on ferait des colonies ». François Asselineau y lit une pensée coloniale : les États-Unis d’Europe comme coup d’envoi d’une expansion blanche et chrétienne sur la planète, préfiguration du « choc des civilisations ». Il oppose à cette vision la défense « tous azimuts » du général de Gaulle, et critique le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008, qui mêle défense extérieure et sécurité intérieure.
L’entre-deux-guerres : un grand marché voulu par les industriels
Après la Paneurope de Richard Coudenhove-Kalergi, reprise en partie par Aristide Briand, François Asselineau affirme que de grands groupes industriels allemands et anglo-saxons ont promu, dans les années 1920 et 1930, l’abaissement des barrières douanières en Europe. Selon lui, ils auraient ensuite financé l’accession des nazis au pouvoir, en comptant sur Hitler pour organiser une Europe sans frontières et combattre le bolchevisme. Il s’appuie sur l’historien américain Antony Sutton (Wall Street et l’ascension de Hitler) et donne des exemples :
- IG Farben, associée à « l’ordre économique nouveau ». Elle a employé une main-d’œuvre forcée et installé une usine à Auschwitz-Monowitz (Auschwitz III), et sa filiale Degesch produisait le Zyklon B ;
- Henry Ford, décoré en 1938 de la grand-croix de l’Aigle allemand ;
- la Standard Oil, qui aurait fourni des procédés d’hydrogénation du charbon, et ITT, IBM ou Hugo Boss, fabricant d’uniformes ;
- Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank, présenté comme l’intermédiaire avec les cartels anglo-américains, et Franz von Papen. Tous deux ont été acquittés à Nuremberg.
Il cite le discours de Hitler au Reichstag du 7 mars 1936 : les peuples d’Europe « représentent une seule famille dans le monde », et l’on ne peut dans un espace aussi étroit maintenir des « systèmes de lois reposant sur des conceptions différentes ». Il y voit une conception raciale de la « famille européenne », appelant un grand marché et l’uniformisation des lois.
1938 : les juristes de la « nouvelle Europe »
En juin 1938, après la visite de Hitler à Mussolini, des experts juridiques allemands sont envoyés à Rome pour poser le cadre d’une coopération juridique germano-italienne. François Asselineau montre un article de La Stampa du 26 juin 1938 qui cite, aux côtés de Hans Frank, futur gouverneur général de Pologne pendu à Nuremberg, les professeurs Friedrich Klausing et Walter Hallstein.
- Friedrich Klausing, juriste membre du parti nazi et de la SA, recteur de l’université allemande de Prague, se suicide en août 1944 après l’implication de son fils dans l’attentat du 20 juillet contre Hitler.
- Walter Hallstein (1901-1982), professeur de droit à Rostock puis à Francfort, appartenait à des organisations nazies de juristes et d’enseignants. François Asselineau reconnaît qu’il n’est pas établi qu’il ait adhéré au NSDAP lui-même.
Il cite d’autres textes de l’époque. Arthur Seyss-Inquart, en 1940, promet une « nouvelle Europe » sans chômage ni crise, avec une division du travail et une croissance rapide « une fois que les barrières économiques nationales auront disparu ». Une note de 1943 juge l’Europe « trop petite pour des souverainetés querelleuses et indépendantes ». Un texte de 1943 attribué à Roland Freisler, président du Tribunal du peuple, parle d’une « communauté européenne » et d’une « famille européenne ». François Asselineau y voit l’origine du discours selon lequel la France serait « trop petite », qu’il réfute en rappelant les atouts du pays et l’existence de petits États prospères.
La « France européenne » sous l’Occupation
Pour François Asselineau, la collaboration était inséparable du projet de « nouvelle Europe ». Le discours de Pétin après Montoire, en octobre 1940, parlait d’une collaboration pour construire un ordre européen nouveau, passage selon lui souvent tronqué. Il montre :
- les expositions « La France européenne », au Grand Palais en 1941 et 1942, inaugurées en présence de Fernand de Brinon. On y voyait des panneaux « avant-après » opposant l’Europe cloisonnée des démocraties à une Europe sans frontières reliée par des trains rapides, ainsi qu’une définition de la collaboration comme « aménagement rationnel » des économies à l’échelle européenne ;
- une carte postale de 1942 sur « l’Empire européen de Charlemagne », qu’il juge anachronique, puisque l’empire carolingien ne couvrait ni les îles britanniques, ni la péninsule ibérique, ni l’Europe de l’Est ;
- des ouvrages de 1941 promettant, grâce à la collaboration, la fin du chômage et une « Communauté économique européenne » ;
- l’enrôlement de Français dans la LVF et la Waffen-SS « pour l’Europe » contre le bolchevisme ;
- le discours de Pierre Laval du 22 juin 1942 : « Je souhaite la victoire de l’Allemagne », pour que naisse « une nouvelle Europe ».
Il fait le parallèle avec le discours actuel : « il n’y a pas d’autre solution », faire « comme les Allemands », s’unir face à une menace extérieure, autrefois soviétique, aujourd’hui russe ou djihadiste. Il rappelle que nombre de collaborateurs venaient de la gauche.
Le recyclage américain après 1945
François Asselineau soutient que les États-Unis ont ménagé l’Allemagne et récupéré une partie de ses élites. Il rappelle que Washington a reconnu Vichy, avec l’amiral Leahy comme ambassadeur jusqu’en 1942, et n’a reconnu de Gaulle qu’à la fin de 1944. Seul Churchill avait soutenu la France libre. Il cite les confidences du général à Alain Peyrefitte (C’était de Gaulle). Roosevelt aurait voulu maintenir Pétin et Laval après la Libération, puis s’appuyer sur Darlan et Giraud. Une tentative de gouvernement aurait été montée à Paris avec Laval et Herriot, avec la complicité d’Otto Abetz et d’Allen Dulles. Il souligne les liens familiaux par alliance entre Laval et la famille Roosevelt, à travers René de Chambrun, gendre de Laval.
Il évoque aussi :
- le rapport « Maison rouge » des services américains (novembre 1944), relatant une réunion d’industriels allemands à Strasbourg en août 1944 pour préparer l’après-guerre par l’exportation de capitaux. Il précise qu’il aurait aimé d’autres sources ;
- Hans Speidel, proche de l’état-major de Hitler en 1940, devenu en 1957 commandant des forces terrestres alliées de l’OTAN en Centre-Europe ;
- Reinhard Gehlen, chef du renseignement militaire allemand à l’Est, récupéré par les services américains puis fondateur du BND ;
- Klaus Barbie, protégé par les services américains en Amérique du Sud avant son extradition en 1983.
Walter Hallstein, premier président de la Commission
Fait prisonnier par les Américains à Cherbourg en juin 1944 sous l’uniforme d’officier de la Wehrmacht, Walter Hallstein est interné au camp de Como (Mississippi), où il suit un programme de rééducation démocratique. François Asselineau estime à « 98 % » la probabilité qu’il soit devenu un agent américain, tout en reconnaissant n’en avoir aucune preuve. Revenu en Allemagne, professeur puis responsable à la CDU, il devient en 1951 secrétaire d’État aux Affaires étrangères de Konrad Adenauer. Il cosigne avec lui le traité de Rome le 25 mars 1957, puis préside la Commission européenne de 1958 à 1967. Pour François Asselineau, il aurait repris le schéma de 1938 : une autorité centrale de technocrates non élus, débarrassée de ses éléments raciaux. Son plan fédéraliste de 1965 a provoqué la crise de la « chaise vide » du général de Gaulle, réglée par le compromis de Luxembourg de janvier 1966.
La démocratie impossible faute de dèmos
François Asselineau en tire une analyse institutionnelle. Commission non élue, influence des lobbys, Parlement européen sans réel pouvoir d’initiative et boudé par les électeurs : l’Union serait un système « dictatorial » sous un « vernis démocratique ». Une démocratie suppose un dèmos, un peuple, qui se constate et ne se décrète pas. Les Français se sentent concernés par un drame à La Réunion, pas les Suédois. Les Allemands refusent de payer pour les Grecs, qui voient dans les injonctions de Francfort la main de l’Allemagne.
Les aveux des États-Unis et des dirigeants
Il reprend plusieurs pièces qu’il présente comme décisives :
- *le Daily Telegraph du 19 septembre 2000*, rapportant des documents déclassifiés. Les services américains auraient financé le mouvement européen dans les années 1950 et 1960, via l’American Committee for a United Europe et des fondations, et une note du département d’État du 11 juin 1965 recommandait à Robert Marjolin, vice-président de la Commission, de poursuivre « de façon subreptice » l’union monétaire, en « empêchant tout débat » jusqu’à ce qu’elle devienne « virtuellement inévitable ». François Asselineau parle à propos de Robert Marjolin de « haute trahison » ;
- le prix Charlemagne décerné à Bill Clinton à Aix-la-Chapelle en 2000, qu’il rapproche de la carte postale de 1942 ;
- Tommaso Padoa-Schioppa (1999) : la construction européenne est « une révolution » de « banquiers et de fonctionnaires », menée selon une méthode qui relève du « despotisme éclairé » ;
- Helmut Kohl, dans un entretien de 2002 publié en 2013 : il aurait perdu un référendum sur l’euro « avec 70 % de non » et aurait agi « comme un dictateur ».
« Les fantômes du passé »
En conclusion, François Asselineau dénonce l’abstention de la France et de l’Union, en 2012-2014, sur une résolution russe de l’ONU contre la glorification du nazisme, motivée selon lui par la solidarité avec les États baltes. Il critique le soutien européen aux nouvelles autorités ukrainiennes après 2014, en citant les rencontres de Catherine Ashton et Laurent Fabius avec Oleh Tyahnybok, chef du parti nationaliste Svoboda. Il commente l’emblème de l’Eurocorps, dont le glaive évoquerait selon lui l’imaginaire wagnérien. Il cite enfin un éditorial de Die Welt rapporté par La Tribune en 2015 : la Grèce n’aurait pas dû entrer dans l’Union, ses habitants n’étant pas les descendants de Périclès mais « un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais ». La Tribune y voyait le retour de la théorie racialiste de Fallmerayer. Pour l’UPR, la construction européenne « vire au cauchemar », et il faut se rassembler pour en sortir.
Après la conférence, François Asselineau lance un appel à candidatures pour la liste UPR aux régionales de La Réunion. Il revendique près de 8 000 adhérents et des comptes certifiés.
Points d’attention : ce que disent les historiens
Cette conférence mêle des faits documentés et des interprétations très contestées.
- Faits établis : la participation de Walter Hallstein aux négociations juridiques germano-italiennes de 1938 et son appartenance à des organisations professionnelles nazies, sa captivité aux États-Unis, ses fonctions ultérieures ; la propagande vichyste et nazie sur la « nouvelle Europe » ; les liens d’affaires de certaines entreprises américaines avec l’Allemagne nazie ; la carrière de Speidel et de Gehlen ; les financements américains du mouvement européen révélés par les archives.
- Interprétations discutées : l’idée d’une continuité directe entre la « nouvelle Europe » nazie et la CEE. La plupart des historiens, comme Antonin Cohen ou Philippe Mioche, rappellent la diversité des sources du projet européen : fédéralistes résistants comme Altiero Spinelli, démocrates-chrétiens, socialistes, Jean Monnet et Robert Schuman. Le rapport « Maison rouge » et le texte attribué à Freisler font l’objet de débats sur leur authenticité ou leur portée. Le rôle d’« agent américain » prêté à Walter Hallstein relève, de l’aveu même du conférencier, de la supposition.
- Erreurs de détail relevées dans la transcription : Robert Schuman, cité parmi les dirigeants financés par les Américains, était français, et non « Premier ministre belge » ; c’est Paul-Henri Spaak qui était belge.
Éléments de langage du programme
- La « relecture de l’histoire » assumée par la Commission (Viviane Reding, 2000).
- Les « États-Unis d’Europe » de Victor Hugo : un projet colonial qu’on cite tronqué.
- « La collaboration, c’était la construction européenne avec les hitlériens. »
- Walter Hallstein, des négociations de Rome en 1938 au traité de Rome en 1957.
- Les archives américaines : financement du mouvement européen et union monétaire « subreptice » dès 1965.
- « Pas de démocratie sans dèmos » : il n’y a pas de peuple européen.
- Padoa-Schioppa et Kohl : « despotisme éclairé » et « j’ai agi comme un dictateur ».
Résumé et éléments de langage rapportent les positions de l’UPR telles que le parti les présente ; ils ne valent ni approbation ni vérification. Les thèses avancées, notamment historiques, sont à confronter à d’autres sources.
Source : Les origines cachées de la « construction européenne », upr.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; Le Frexit, pages programme de l’UPR.
Sources
- Vidéo
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Site web
Les origines cachées de la « construction européenne » (nouvel onglet)
Page de la vidéo sur upr.fr, source de cet article.
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Site web
Le Frexit (nouvel onglet)
Page programme de l’UPR, source des éléments de langage.