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Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

René Guénon – La crise du monde moderne

Par Abel PERROT, le

Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 23 septembre 2022 (43 min). Avec 1,1 million de vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.

L’essentiel

  • René Guénon (1886-1951) est peu étudié à l’université, mais beaucoup lu par le grand public depuis les années 2000. On le connaît comme l’auteur qui a « prédit la fin du monde ».
  • Ce n’est pas un gourou. Il a consacré sa vie aux doctrines spirituelles, surtout orientales, dont il pensait que l’Occident moderne avait perdu les enseignements.
  • Dans La Crise du monde moderne (1927), il décrit des crises multiples (économique, militaire, écologique, éducative, familiale) qui ne seraient qu’une seule crise, celle de la modernité.
  • Une crise est à la fois un effondrement et une refondation, un passage nécessaire.
  • Selon la métaphysique des cycles cosmiques qu’il reprend à la tradition hindoue, l’humanité vivrait la fin du kali yuga, l’âge sombre.
  • La modernité serait le « règne de la quantité ». Elle reposerait sur trois piliers : le matérialisme, le rationalisme et l’individualisme. Elle aurait confondu le progrès matériel avec le progrès humain.
  • Le retour actuel du religieux serait un réflexe de défense face à un monde qui ne comble plus le besoin de sens.

Un auteur de la « fin du monde »

Charles Robin le présente comme un intellectuel méconnu. Parler de fin du monde peut sembler loufoque, mais Guénon n’a rien d’un illuminé qui aurait reçu un message des anges. Son combat a été de réhabiliter et de réactiver les « sagesses ancestrales de l’humanité ». Il voyait dans l’éloignement de l’Occident à l’égard de la spiritualité la source et le symptôme d’un effondrement prochain de notre civilisation.

De son vivant déjà, Guénon constatait que le monde occidental était en crise sur tous les plans :

  • économique, avec le krach de 1929 et la Grande Dépression ;
  • politique et militaire, avec la Première Guerre mondiale ;
  • écologique : dès 1927, il dénonçait selon la vidéo la pollution liée à l’hyperindustrialisation ;
  • éducative, familiale et morale.

« On croirait parler de notre époque », note Charles Robin. Pour Guénon, toutes ces crises ne sont que les facettes d’une seule et même crise globale, celle de la modernité.

Ce qu’est une crise

Le mot « crise » a la même racine que « critique ». Il désigne d’abord un moment critique : une catastrophe, un bouleversement, voire un effondrement. Mais une crise est aussi une refondation. C’est un négatif qui débouche sur du positif, une phase de transition d’un état à un autre. La vidéo prend deux exemples. La crise d’adolescence est la mue par laquelle l’enfant se transforme. La crise de la quarantaine pousse à tout envoyer valser avant d’entrer plus sereinement dans l’âge mûr.

Les crises sont donc utiles, et même nécessaires au sens d’inévitables. La crise du monde moderne ne pourra pas être empêchée. On ne pourra que la surmonter, et pour cela il faudra l’affronter. Guénon n’est pas optimiste, mais cette crise est aussi la condition de lendemains meilleurs.

La métaphysique des cycles cosmiques

Guénon dit n’avoir pas créé de métaphysique, mais en avoir hérité une que les modernes ont oubliée : celle des cycles cosmiques. Nous connaissons les cycles astronomiques : la révolution des planètes, la rotation des galaxies, la précession des équinoxes. Ils définissent notre temps : une année n’est pas une durée arbitraire mais le temps d’une révolution de la Terre autour du Soleil, d’où la parenté que la vidéo relève entre « année » et « anneau ».

Selon les doctrines traditionnelles, l’humanité obéit elle aussi à des cycles. Sa mentalité et sa manière d’être en dépendent, et les événements terrestres indiquent notre position dans le cycle. Or nous serions à la fin d’un cycle. La « fin du monde » dont parle Guénon est donc la fin d’un cycle cosmique, auquel en succédera un autre, indéfiniment.

Cela ramène l’homme à sa juste place, ce que les modernes oublient. Leur péché serait l’égocentrisme : avoir cru pouvoir dompter l’univers, alors que notre existence s’inscrit dans un devenir universel qui nous dépasse. Charles Robin cite le projet de Descartes de nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Il rappelle que la Renaissance, littéralement « naître à nouveau », évoque la résurrection du Christ. L’humanisme porterait ainsi une aspiration à diviniser l’homme, à remplacer l’absolu divin par un absolu humain. Pour Guénon, c’est un signe de la fin des temps.

Les quatre âges et le kali yuga

La tradition hindoue distingue quatre âges, les yugas, que l’on retrouve chez les Perses, les Grecs et les Romains :

  1. l’âge d’or, le satya yuga ;
  2. l’âge d’argent, le treta yuga ;
  3. l’âge de bronze, le dvapara yuga ;
  4. l’âge de fer, le kali yuga, âge sombre du désordre et du rejet des principes supérieurs.

Nous serions dans la phase terminale du kali yuga. La durée des âges décroît : sur dix portions d’un grand cycle, le mahayuga, l’âge d’or en occupe quatre, l’âge d’argent trois, l’âge de bronze deux et l’âge de fer une. Cette suite 4-3-2-1 évoque un compte à rebours et la tetraktys de Pythagore, symbole connu des initiés. À la fin du kali yuga viendra l’apocalypse, mot grec qui signifie « révélation ». S’ouvrira ensuite un nouvel âge d’or.

La fin du dogme du progrès

La Crise du monde moderne annonce la fin du dogme du progrès, c’est-à-dire d’une vision ascendante de l’histoire où aujourd’hui serait meilleur qu’hier. Peu d’entre nous accepteraient de vivre au Moyen Âge, sans électricité ni Internet. Mais pour Guénon, le progrès n’existe que sur le plan matériel. Louis XIV ne roulait pas en BMW et César ne connaissait pas YouTube, mais ils n’en souffraient pas : ces besoins sont apparus en même temps que les moyens de les satisfaire. Ce que nous appelons progrès serait donc surtout une création de besoins artificiels, qui donne l’illusion du bonheur tout en creusant le puits de nos désirs.

Il en irait de même des relations humaines. Sommes-nous plus solidaires, plus disponibles, plus conviviaux ? Le progrès pourrait bien être celui de l’individualisme, de la solitude et de la misère affective, que la technologie accélère : « des écouteurs dans les oreilles, un écran devant les yeux, et nous voilà seuls au monde ». Nier les avantages de la modernité serait malhonnête, reconnaît Charles Robin. La question est de savoir si l’humanité y a gagné en bonheur.

Ce « mensonge du progrès » devient visible. La crise du monde moderne en serait à la fois le point culminant et le moment de la prise de conscience, car il faut que les choses atteignent leur sommet pour être constatées par tous. C’est le sens de l’apocalypse comme révélation. Pour Guénon, les modernes ont appelé progrès ce qui n’est que développement : étendre, faire croître, d’où la croissance comme indicateur de prospérité. La modernité identifie l’amélioration à l’augmentation et remplace la qualité par la quantité.

Le règne de la quantité

Ce n’est pas seulement une critique avant l’heure de la société de consommation. Pour Guénon, un cycle cosmique est un éloignement progressif du principe spirituel. Il voit l’histoire comme une descente dans la matière, une chute du pôle « essentiel », spirituel, vers le pôle « substantiel », matériel.

La Tradition, avec une majuscule, désigne chez lui non les coutumes ou le conservatisme, mais une tradition primordiale, spiritualité commune à tous les peuples anciens. Hindouisme, bouddhisme, taoïsme, christianisme et islam, dans leur dimension ésotérique, en seraient des formes différentes, adaptées à chaque peuple.

Charles Robin illustre cette chute par une image. Une parcelle de lumière est éjectée d’une boule lumineuse, l’origine spirituelle du monde. Elle tombe, s’éloigne de la source, perd de son éclat, accélère, se refroidit et se solidifie en matière. Chaque âge correspond à une étape :

  • l’âge d’or est l’unité des hommes avec Dieu et la nature ;
  • l’âge d’argent commence avec la séparation initiale et l’entrée dans la dualité : l’expulsion d’Adam et Ève, la domestication des animaux ;
  • l’âge de bronze est celui de la matérialisation, avec la métallurgie, la conquête de la nature et la guerre ;
  • l’âge de fer est l’extinction de la lumière et la dissolution.

On est ainsi passé d’une conception métaphysique et spiritualiste du monde à une conception physique et matérialiste. Les cosmologies antiques étaient des cosmogonies, de la mythologie babylonienne à la Genèse : l’univers matériel y émanait d’un principe supra-matériel. Aujourd’hui, on cherche l’origine de l’univers dans le Big Bang et le vide quantique, c’est-à-dire dans un principe matériel. Physique et médecine partagent cette épistémologie matérialiste.

Matérialisme, rationalisme, individualisme

Guénon distingue trois piliers de la mentalité moderne.

Le matérialisme. La matière, c’est le mesurable. Guénon rapproche le latin metiri, mesurer, de materia, matière. D’où le rôle central des mathématiques dans l’étude du monde physique. Mais ce qui n’est pas quantifiable, comme un sentiment, une idée ou une intention, échappe à la science moderne. Le matérialisme tend alors à le rejeter.

Le rationalisme. C’est l’idée que seule la raison donne des connaissances fiables. Platon, défenseur du logos, tenait pourtant l’intuition, saisie immédiate des essences, pour un mode de connaissance supérieur, et Spinoza aussi. Avec Kant, au XVIIIe siècle, l’intuition ne porte plus que sur le sensible. La raison est jugée limitée, et Dieu, par exemple, est indémontrable. On entre dans l’ère de la « limitation de la connaissance ». Le mot ratio signifie d’ailleurs « calcul » : la raison décompose, met en rapport, additionne et divise. Elle voit les différences avant les points communs, et sépare mieux qu’elle ne synthétise. Le rationalisme serait ainsi le règne de la quantité appliqué à la connaissance, une connaissance « atrophiée ». La vidéo cite des mathématiciens qui voient le résultat avant la démonstration.

L’individualisme. C’en est la conséquence. Matérialisme et rationalisme coupent l’individu de toute transcendance. Sans principe supérieur, il devient son seul référentiel : que signifie s’élever s’il n’y a rien au-dessus de nous ? Ce qui compte alors, c’est la maximisation du plaisir et l’oubli de soi dans la sensation. Si je ne suis qu’un corps, je dois jouir de mon existence terrestre. La modernité serait l’ère de « l’oubli de l’être dans l’agir » : l’agitation remplit le corps de sensations et rend le spirituel superflu.

La vidéo lit un long passage de Guénon sur ce point :

C’est bien là, en effet, le caractère le plus visible de l’époque moderne : besoin d’agitation incessante, de changement continuel, de vitesse sans cesse croissante […]. C’est la dispersion dans la multiplicité […]. La matière est essentiellement multiplicité et division, et c’est pourquoi tout ce qui en procède ne peut engendrer que des luttes et des conflits de toutes sortes, entre les peuples comme entre les individus.

Guénon y voit aussi une science qui fait de la recherche pour la recherche, avec des théories qui se succèdent sans fondement. Ses applications matérielles sont incontestables, mais il se demande si les inventions mécaniques et industrielles, avec leurs dangers, ne seront pas « un des principaux agents de l’ultime catastrophe ».

Le retour du religieux et la fécondation de l’inéluctable

Faut-il éviter l’apocalypse ? Le peut-on seulement face aux lois cosmiques ? Charles Robin observe partout des retours à la tradition. La modernité, à bout de souffle, ne tient plus ses promesses et ne rend pas heureux. On se replie alors sur les choses solides du passé. Le retour du religieux serait lui-même un produit de la modernité, une réaction de défense face à un monde qui ne comble pas notre besoin de sens et de spiritualité.

La modernité a fait croire à l’homme qu’il n’était qu’un corps doté d’une raison et que la spiritualité appartenait au passé. C’est au nom du progrès qu’on l’aurait amputé de sa dimension spirituelle. On s’étonne ensuite que l’homme moderne oscille entre tourment et ressentiment, dépression et hystérie, addiction et inertie. Le priver de spiritualité, « c’est comme priver une fleur de lumière ». La vidéo se termine ainsi : s’il faut survivre à la modernité et bâtir un monde nouveau, ce ne sera pas « en combattant l’inéluctable, mais en le fécondant de notre lumière ».

Notions clés

  • Crise : effondrement et refondation à la fois, passage nécessaire d’un état à un autre.
  • Cycles cosmiques et quatre âges : âge d’or, d’argent, de bronze et de fer (kali yuga).
  • Apocalypse : au sens grec de « révélation », ici celle du mensonge du progrès.
  • Tradition primordiale : unité ésotérique des grandes doctrines spirituelles.
  • Règne de la quantité : la qualité remplacée par la mesure et la croissance.
  • Trois piliers de la modernité : matérialisme, rationalisme et individualisme.
  • Agitation : l’oubli de l’être dans l’action, signe de la fin du cycle.

Source : René Guénon – La crise du monde moderne, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.

Sources