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Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

Le vrai but du système : nous discipliner | Barbara Stiegler

Par Abel PERROT, le

Vidéo publiée le 23 mai 2026 par Praxis, le média d’action citoyenne fondé par François Boulo, avec pour invité(e) Barbara Stiegler.

L’essentiel

  • Pour la philosophe Barbara Stiegler, le néolibéralisme n’est pas le « moins d’État » : c’est un État fort et intrusif, chargé d’adapter des humains jugés inaptes à la compétition mondiale.
  • Nous ne vivons pas en démocratie mais dans un « régime électif », fondé sur l’idée que le peuple est incompétent et doit être gouverné par des élus d’exception.
  • Le consentement a d’abord été recueilli, puis « fabriqué » (propagande, nudge), et il est aujourd’hui forcé par la violence. Le référendum de 2005 et les Gilets jaunes s’inscrivent dans l’héritage de 1789.
  • Le peuple n’existe que lorsqu’il s’assemble et délibère : d’où le tirage au sort, sur le modèle athénien, et la nécessité de multiplier les pratiques d’assemblée.

L’invitée

Barbara Stiegler est professeure de philosophie politique à l’université Bordeaux-Montaigne et membre honoraire de l’Institut universitaire de France. Spécialiste de Nietzsche et du néolibéralisme, elle a publié « Il faut s’adapter » (sur les origines de l’injonction néolibérale à l’adaptation), Du cap aux grèves (sur les mouvements sociaux, dont les Gilets jaunes) et, avec l’historien Christophe Pébarthe, Démocratie ! (Manifeste).

Le néolibéralisme, un État fort

On croit que le néolibéralisme signifie le retrait de l’État et le laisser-faire. Michel Foucault avait montré le contraire dès 1978-1979, dans son cours Naissance de la biopolitique. Le libéralisme classique voyait dans le marché un ordre naturel qui s’installe spontanément. À la fin du XIXe siècle, le big business américain, avec ses monopoles géants, puis la crise de 1929, montrent que le marché ne fonctionne pas tout seul. Les « nouveaux libéraux » en tirent une conclusion pessimiste : les humains ne sont pas naturellement équipés pour la compétition. Le marché n’est pas une donnée de la nature mais une idée à instituer. Friedrich Hayek l’écrit dans La Route de la servitude, contre le laisser-faire. Il faut donc un État puissant pour éduquer et adapter les « agents du marché », par l’école, les politiques sociales, le droit du travail.

Barbara Stiegler ajoute ce que Foucault n’avait pas vu : un fondement biologique. Walter Lippmann tire de Darwin l’idée que l’espèce humaine, adaptée pendant des millénaires à des environnements clos et stables, s’est créé un environnement mondialisé, ouvert et accéléré auquel elle n’est pas adaptée. Elle est jugée « archaïque » et doit être réadaptée de force. D’où une politique devenue « gestion biologique de populations jugées inadaptées ».

Régime électif contre démocratie

Le régime électif repose sur la supériorité supposée des élus, exceptionnellement compétents, sages et honnêtes ; c’est, selon elle, « une machine de guerre contre la démocratie ». Quand elle l’explique en public, les gens rient : plus personne n’y croit. L’électeur, isolé dans l’isoloir et sollicité pour ses seuls intérêts privés, ne forme pas un peuple. Le peuple n’existe que de manière intermittente, quand la population s’assemble et délibère.

C’est ce qui s’est produit en 2005 : en débattant du traité constitutionnel européen, qui voulait graver dans le marbre la « concurrence libre et non faussée », le peuple français a affirmé sa souveraineté. Ce « non », contourné par le traité de Lisbonne, a fait du peuple la cible d’une élite politico-médiatique qui le juge irrationnel et taxe de « populistes » ceux qui le respectent. Il y avait eu des précédents, comme 1968 ou les grèves de 1995.

Les Gilets jaunes, héritiers de 1789

Les Gilets jaunes reprennent ce combat. Barbara Stiegler y a participé : elle-même dépendante de sa voiture, obligée de vivre loin du centre, elle subissait le contrôle technique, la hausse des carburants et la limitation à 80 km/h décidée d’en haut. Déclenché par une taxe carbone jugée injuste, qui frappait les précaires dépendants de la voiture en épargnant l’aérien et le fret maritime, le mouvement est devenu en quelques jours profondément politique : justice sociale, fiscale et environnementale, puis souveraineté et démocratie. Son intérêt pour les questions constituantes et le RIC, le drapeau tricolore et le bonnet phrygien le rattachent à la République sociale. Si certains brandissaient le drapeau dans un sens nationaliste, la plateforme de revendications, issue de mois de délibération, a écarté toute xénophobie.

Les médias ont eu un rapport ambivalent au mouvement : fascinés par ces « vrais Français » et cette actualité en continu, ils se sont retournés quand sa dimension révolutionnaire est apparue, allant jusqu’à le prétendre manipulé par La France insoumise. Ses figures, Éric Drouet, Maxime Nicolle ou Jérôme Rodrigues, n’étaient pas des chefs mais des incarnations contrôlées par la base.

Fabriquer le consentement, puis le forcer

Barbara Stiegler distingue trois âges du consentement :

  • le recueillir : la philosophie politique moderne fonde le pouvoir sur le consentement des gouvernés ;
  • le fabriquer : pour Lippmann, la manufacture of consent passe par les industries culturelles. Il propose d’utiliser les mêmes moyens que les régimes totalitaires, mais au service inverse : l’ouverture des frontières au lieu de la nation close. Les médias le font en répétant que le modèle social français est archaïque et insoutenable. Le nudge, apparu dans les politiques publiques dans les années 2000, prolonge cette logique : partant d’une psychologie évolutionniste qu’elle juge pseudo-scientifique, des experts contournent les « biais cognitifs » de la population par des incitations dont elle ne doit pas avoir conscience, donc sans délibération. Exemple : pendant le Covid, l’Élysée a fait appel à la BVA Nudge Unit, et l’attestation de sortie, juridiquement fragile, devait amener les Français à se confiner eux-mêmes. Beaucoup ont triché, avec des stylos effaçables ;
  • le forcer : quand la fabrication ne suffit plus vient la violence (répression des manifestations, gardes à vue abusives). Pour Lippmann lui-même, c’est un aveu d’impuissance. Aujourd’hui, les deux derniers âges se superposent.

La compétition et « l’égalité des chances »

Le modèle néolibéral de la compétition est le sport inventé à la fin du XIXe siècle : une compétition arbitrée et « fair-play », avec des handicaps au départ, qui légitime les inégalités à l’arrivée. C’est le sens de l’« égalité des chances », expression qui a selon elle « colonisé une partie de la gauche » : si les chances étaient égales au départ, le classement final devient incontestable.

Gauche et droite

Faut-il dépasser le clivage gauche-droite pour unir le peuple ? Barbara Stiegler ne le pense pas. Il est né sous la Révolution, lors du débat sur le veto royal : à gauche, ceux qui veulent poursuivre la révolution ; à droite, ceux qui veulent l’arrêter. Cette définition vaut toujours. La gauche, c’est reprendre le programme d’une République sociale et démocratique laissé en plan, repris en 1830, 1848, 1870, 1936, à la Libération, en 2005 et avec les Gilets jaunes. Emmanuel Macron incarne selon elle la contre-révolution, d’où sa fascination pour la monarchie. Il faut composer avec cette moitié de la France sans retomber dans la Terreur. François Boulo observe que beaucoup d’électeurs de droite ou d’extrême droite se sont retrouvés, sur les ronds-points, dans cette gauche historique.

Elle rejette aussi la tentation de la sécession dans des communautés alternatives : c’est une dépolitisation. Le dêmos n’est pas un groupe d’amis ; on ne choisit pas son peuple, et la démocratie consiste à coexister avec ceux qui sont radicalement différents.

Le tirage au sort et l’assemblée

Le tirage au sort, pratiqué deux siècles à Athènes, est consubstantiel à la démocratie : la rotation des fonctions forme les citoyens, car la compétence politique s’acquiert en l’exerçant, comme on devient forgeron en forgeant. Athènes, avec des centaines de milliers d’habitants sur un territoire de la taille d’un département, comptait jusqu’à 60 000 citoyens actifs ; une assemblée d’environ 6 000 citoyens, sans cesse renouvelée, réunie régulièrement sur la Pnyx, tenait lieu de dêmos. La France pourrait faire de même : des assemblées délibérantes par département, et des porte-parole au mandat impératif réunis dans un lieu tournant. Si cela n’existe pas, c’est que les élites ont le goût du chef.

Le basculement ne se programme pas : aucune avant-garde éclairée ne peut le déclencher. Il faut se jeter dans les mouvements quand ils surgissent au lieu de les mépriser, et multiplier les pratiques d’assemblée (écoles, universités, lieux de travail, théâtres) en combattant tout ce qui isole derrière les écrans, comme l’enseignement à distance. Avec Christophe Pébarthe, elle a créé des pièces de théâtre interactives sur la démocratie. Les spectateurs, d’abord sceptiques, finissent par délibérer jusque tard dans la nuit : la preuve, selon elle, que le simple fait de s’assembler redonne force et espoir.

Ce résumé rend compte de la thèse défendue par la vidéo ; il ne vaut pas approbation. Praxis assume une ligne engagée : son propos est à confronter à d’autres sources.

Source : Le vrai but du système : nous discipliner | Barbara Stiegler, praxismedia.fr, consulté le 20 octobre 2026, également publiée sur YouTube.

Sources