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Le Tract

Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

La tragédie de l’euro

Par Abel PERROT, le

Conférence publiée sur upr.fr le 30 octobre 2012. Vidéo publiée sur upr.fr le 30 octobre 2012 par l’Union populaire républicaine (UPR), le parti fondé en 2007 par François Asselineau, qui fait de la sortie de la France de l’Union européenne — le « Frexit » — le cœur de son programme.

L’essentiel

  • Conférence donnée par François Asselineau le 10 mai 2012, quelques jours après l’élection de François Hollande, en pleine crise grecque. Sa thèse : l’euro n’est pas viable et finira par éclater, comme toutes les monnaies supranationales avant lui.
  • Première partie, historique : sur 2 140 ans, toutes les monnaies imposées à plusieurs peuples se sont disloquées, et les monnaies nationales ont toujours réapparu. Sa formule : « une monnaie, c’est un peuple ».
  • Seconde partie, technique : il avance sept raisons de l’explosion à venir, du mécanisme des banques centrales nationales à la fin de la démocratie et au « pillage » des patrimoines publics.
  • Sa conclusion : la seule voie légale pour sortir de l’euro est la sortie de l’Union européenne par l’article 50 du traité sur l’Union européenne, que les autres partis refusent de proposer.

Qu’est-ce qu’une monnaie ?

Il part du premier livre des Maccabées, dans la Bible : le roi Antiochos VII accorde au peuple juif le droit de battre monnaie, signe de sa liberté retrouvée. Il passe ensuite en revue les monnaies supranationales de l’histoire : le sesterce romain, le dirham, le réal espagnol (dont le symbole serait à l’origine du signe $), le kurus ottoman, la couronne austro-hongroise, la roupie des Indes britanniques, la piastre indochinoise, le franc du Congo belge, le dollar des Caraïbes, le shilling d’Afrique de l’Est, la roupie du golfe Persique, le dollar de Malaya, le dinar yougoslave, le rouble soviétique, la couronne tchécoslovaque. Toutes ont disparu.

Huit enseignements de l’histoire monétaire

  1. Une monnaie supranationale est un instrument impérial, un classique de la colonisation.
  2. L’euro n’a rien d’original. Il reprend un article du Daily Telegraph du 19 septembre 2000 : selon des archives américaines déclassifiées, le mouvement européen aurait été financé dans les années 1950-1960 par le renseignement américain, via l’American Committee for United Europe alimenté par les fondations Ford et Rockefeller. Une note du département d’État du 11 juin 1965 conseillait au vice-président de la Commission, Robert Marjolin, de poursuivre « de façon subreptice » l’union monétaire et « d’empêcher tout débat ». Derrière l’euro, il ne voit pas d’État européen mais un « coup d’État du capitalisme financier anglo-saxon ». Il accuse au passage le Front national de discréditer toute critique de l’euro.
  3. Toutes les monnaies plurinationales se sont disloquées, à toutes les époques et sous tous les régimes : la Bolivie contre l’Espagne, la Lettonie contre l’URSS, Bahreïn contre l’Empire britannique, le Laos contre l’Empire français.
  4. Leur durée de vie est de quelques décennies : 12 ans pour la roupie du Golfe, 24 ans pour la roupie pakistanaise, 47 ans pour le dinar yougoslave, 62 ans pour l’Union latine, 69 ans pour le rouble soviétique, 72 ans pour la piastre indochinoise.
  5. Les monnaies nationales réapparaissent toujours : la drachme après 2 200 ans d’éclipse, le dirham marocain après 1 100 ans, le dong vietnamien, le karbovanets ukrainien, les monnaies baltes. Le franc, créé en 1360 pour la rançon de Jean le Bon, a lui-même disparu puis été recréé par Napoléon, chaque fois dans un contexte de libération.
  6. Elles suivent quatre phases : imposition par la force ou par la propagande ; acceptation résignée (« on verra bien ») ; « décantation », quand divergence des intérêts nationaux et chocs asymétriques minent la monnaie ; explosion, toujours lors d’un bouleversement politique majeur (décolonisation, chute de l’URSS, éclatement de la Yougoslavie).
  7. Il est plus facile d’en sortir que d’y entrer. Y entrer a exigé des guerres de colonisation ; en sortir est rapide : un an et demi pour la Guinée en 1960, à peine plus de deux mois pour Singapour en 1965, de quelques mois à trois ans pour les quinze monnaies nées de l’URSS. L’argument des difficultés techniques serait donc « historiquement fallacieux ».
  8. Aucune loi de l’histoire ne justifie l’euro. La seule loi attestée est celle des Maccabées : « à chaque peuple sa monnaie ». La Grèce en offrirait l’illustration : l’euro lui va « comme un pardessus à une vache ».

Raison 1 : une monnaie commune, et non unique

C’est, selon lui, le grand secret de l’euro. Les billets se ressemblent, mais juridiquement chaque État émet sa propre monnaie appelée euro : un euro français est une créance sur la Banque de France, un euro allemand une créance sur la Bundesbank. Les banques centrales nationales n’ont pas été supprimées ; elles forment avec la BCE le Système européen de banques centrales (SEBC). Ces monnaies sont liées par une parité fixe de un pour un, un peg, avec libre circulation des capitaux. Les Allemands, précis, parlent de gemeinsame Währung, « monnaie commune », et non d’einheitliche Währung, « monnaie unique », terme réservé à la réunification de 1990. Proposer de « transformer l’euro en monnaie commune », comme Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan, montrerait donc qu’on ignore son fonctionnement.

Il l’illustre par l’achat d’une Mercedes par un Grec, M. Socrate, à un Allemand, M. Goethe. Avec les monnaies nationales, la banque grecque convertissait des drachmes en marks sur le marché des changes : si les achats grecs l’emportaient, la drachme baissait, les Mercedes devenaient plus chères et le déficit se corrigeait. Avec l’euro, il n’y a plus de marché des changes : des créances sur la Banque de Grèce arrivent directement en Allemagne et deviennent des créances sur la Bundesbank. Le déficit commercial grec n’est plus sanctionné, et c’est le bilan de la Bundesbank qui se charge de créances grecques.

Raison 2 : la dégradation du bilan des banques centrales « vertueuses »

Pour comprendre l’Allemagne, il rappelle l’hyperinflation de 1922-1923 : un gâteau coûtait 1 000 marks en septembre 1922, 20 000 en février 1923, 200 milliards en octobre. Les épargnants furent ruinés, et la suite fut le nazisme. La stabilité de la monnaie est depuis un tabou absolu de toute la société allemande, et la Bundesbank ne prête normalement qu’en échange de garanties solides.

Or deux mouvements se cumulent : les déficits commerciaux des pays du Sud, et la fuite des grandes fortunes grecques, italiennes, espagnoles ou françaises qui transfèrent leurs avoirs vers des banques allemandes, transformant d’un jeu d’écriture des créances sur leur banque centrale en créances sur la Bundesbank. C’est ce que les spécialistes appellent les soldes Target. Il avance qu’au 20 octobre 2011 la Bundesbank détenait environ 450 milliards d’euros de créances sur d’autres banques centrales, pour un bilan de 250 milliards avant la crise : son bilan aurait triplé, et les deux tiers en seraient des créances « pourries ». D’où les démissions d’économistes allemands de la BCE et la colère du patronat allemand. Il juge injuste le procès fait à Angela Merkel, qui ne serait pas libre de ses mouvements face aux États-Unis, attachés à l’euro comme pièce maîtresse de l’Union. Il en voit pour signe la présence du secrétaire au Trésor Timothy Geithner à une réunion des ministres des Finances de la zone euro en Pologne, à l’automne 2011.

Raisons 3 et 4 : un seul taux d’intérêt, un seul taux de change

Un taux d’intérêt unique pour dix-sept économies est « procyclique » : il aggrave toutes les situations. L’Irlande en surchauffe aurait eu besoin de taux de 6 à 7 %, la France et l’Italie proches de la récession de 0 à 1 % ; la BCE choisit un taux médian, trop bas pour l’une, trop haut pour les autres. Il la compare à un tailleur contraint de faire un vêtement taille unique pour dix-sept corpulences. Il conteste au passage le « miracle irlandais », dû selon lui aux investissements américains et aux fonds structurels européens.

Un taux de change unique détruit les économies les moins compétitives. L’article 282 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne assigne à la BCE un seul objectif, la stabilité des prix : aucun objectif de change, de plein emploi ni de préservation de l’industrie. Il rapproche deux courbes : le commerce extérieur français était équilibré quand l’euro valait un dollar, avec le décalage habituel de neuf mois, puis s’est creusé à mesure que l’euro montait jusqu’à 1,58 dollar en 2008.

Pour répondre à François Bayrou, qui invoque l’excédent allemand, il prend l’exemple de trois voitures : une Mercedes à 100 000 €, une Mégane à 18 000 €, une Hyundai à 20 000 $. À un euro pour un dollar, la Mégane bat la Hyundai. À 1,40 dollar, la Mercedes passe à 140 000 $ sans perdre ses acheteurs fortunés, mais la Mégane passe à 25 200 $ et la famille modeste achète la Hyundai. L’euro fort enrichit l’industrie allemande haut de gamme et ruine l’industrie française, dont le taux de change d’équilibre serait d’environ un euro pour un dollar : l’euro serait 30 à 35 % trop cher. Il compare cela à des parents qui imposeraient la filière scientifique à leur enfant doué pour les lettres. Ses chiffres : les heures travaillées dans l’industrie française sont passées de 6,2 milliards en 1997 à moins de 4,6 en 2009, la France perdrait 800 emplois industriels par jour ouvré et a perdu 900 usines en trois ans. Il parle d’un « suicide économique silencieux » : on laissera aux enfants un pays désindustrialisé, transformé en Venise.

Raison 5 : la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale

Il s’appuie sur Robert Mundell, lauréat en 1999 du prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel. Un « choc asymétrique » frappe un pays ou une région sans toucher ses voisins. Un pays qui a sa propre monnaie l’absorbe en ajustant son taux de change. Sinon, trois mécanismes sont nécessaires : la mobilité des travailleurs (les chômeurs du Michigan partent vers le Texas ou la Californie), l’harmonisation des salaires et de la fiscalité, ou des transferts financiers des régions épargnées vers les régions touchées, comme l’assurance chômage en France.

Exemple : Mai 68. Avec neuf millions de grévistes le 25 mai, les accords de Grenelle augmentent le salaire minimum de 35 % (de 2,22 F à 3 F de l’heure) et les salaires réels d’environ 10 %. Les prix français à l’exportation flambent, le franc est attaqué ; en août 1969, le gouvernement Chaban-Delmas dévalue de 11,1 %, puis le mark est réévalué. La compétitivité est rétablie, la hausse du pouvoir d’achat relance l’économie et la croissance atteint 5 à 6 % au début des années 1970.

Aujourd’hui, un nouveau Mai 68 serait sans issue : pas de dévaluation possible, pas de migration massive de Français vers l’Allemagne ou la Slovaquie, pas d’harmonisation sociale (les pays de l’Est la refusent), et des transferts que les autres peuples refusent de financer. La crise grecque serait précisément un choc asymétrique de ce type, que le Fonds européen de stabilité financière (FESF) et le Mécanisme européen de stabilité (MES) prétendent traiter en échange de la vente du patrimoine grec.

Raison 6 : l’euro conduit à la fin de la démocratie

Le droit est piétiné. Les traités ne prévoient ni exclusion ni sortie de l’euro : la seule voie juridique est la sortie de l’Union par l’article 50 du traité sur l’Union européenne. Les candidats qui promettaient de sortir de l’euro en restant dans l’Union proposaient donc l’impossible ; il relève les revirements successifs de Marine Le Pen sur le sujet et l’absence de l’euro dans sa profession de foi comme dans celle de Nicolas Dupont-Aignan. Les traités s’emboîtent « comme des poupées russes » (Rome, Maastricht, Amsterdam, Nice, puis Lisbonne, qui reprend la Constitution rejetée en 2005), dont la numérotation change à chaque fois. Les plans de sauvetage violent la clause de non-renflouement (article 125 du TFUE), destinée à éviter que les contribuables d’un pays paient pour les erreurs d’un gouvernement qu’ils n’ont pas élu. Il compare cela à une copropriété où l’on paierait les dettes d’un voisin : 2 500 € passe encore, mais pas 10 millions.

Les peuples sont dessaisis. La BCE est « indépendante », c’est-à-dire, selon lui, indépendante des électeurs mais pas de Goldman Sachs, dont son président Mario Draghi a été vice-président pour l’Europe. Au Portugal, en 2011, les grands partis s’engagent sur le plan d’austérité avant les élections ; interrogé sur sa légitimité démocratique, un porte-parole de la Commission répond : « Ce n’est pas nécessaire. […] Ce n’est plus leur programme. C’est le nôtre. » En août 2011, une lettre de Jean-Claude Trichet et Mario Draghi à Silvio Berlusconi exige privatisations, flexibilité des salaires et des licenciements, réforme des retraites, baisse des salaires publics, le tout par décrets-lois. Il y voit une erreur keynésienne : couper les dépenses en récession fait baisser les recettes et creuse le déficit, comme en France depuis le plan Juppé de 1995. Le « six-pack » de septembre 2011 prévoit des amendes de 0,1 à 0,2 % du PIB, soit environ deux milliards d’euros pour la France, si un gouvernement ne suit pas les recommandations de la Commission.

Des dirigeants sont remplacés sans élection. Mario Monti, ancien commissaire européen et consultant de Goldman Sachs, est nommé sénateur à vie puis président du Conseil italien. En Grèce, Georges Papandréou renonce à son référendum et laisse la place à Loukas Papadémos, ancien gouverneur de la Banque de Grèce à l’époque où, selon lui, les comptes du pays ont été maquillés avec l’aide de Goldman Sachs. Il cite Tommaso Padoa-Schioppa, qui écrivait dans la revue Commentaire que l’Europe s’est faite par « despotisme éclairé », en contradiction avec les valeurs démocratiques affichées par les traités.

Raison 7 : le « pillage » des patrimoines publics

Les plans de sauvetage serviraient surtout à renflouer les banques. La Grèce a dû privatiser une trentaine d’entreprises : télécommunications (OTE), ports du Pirée et de Salonique, sociétés des eaux d’Athènes et de Salonique, chemins de fer, loterie, paris, aéroports, autoroutes, Poste, électricité, banques. Selon La Tribune (juin 2011), elles avaient de bonnes chances d’être rachetées « par les banques mêmes » à l’origine des difficultés grecques. La France, elle, s’est engagée à hauteur de 158,5 milliards d’euros au titre des mécanismes de sauvetage, sans aucune garantie ; la Finlande a au moins obtenu des gages sur des actifs grecs. Aux élections grecques du 6 mai 2012, le PASOK, qui faisait 35 à 40 %, tombe à 13 %, au profit notamment de partis d’extrême droite, dont le parti néonazi Aube dorée.

Conclusion

Aucun plan de sauvetage ne peut guérir les « défauts congénitaux » d’une monnaie supranationale ni rendre toutes les économies également compétitives : « les Grecs resteront des Grecs et les Allemands des Allemands ». Il cite Milton Friedman, qui doutait du succès de l’euro dans Die Welt le 7 janvier 2002, Paul Krugman annonçant en 2011 « l’heure de la débâcle », et Der Spiegel, passé de « la nouvelle puissance financière » en 2002 à une « nécrologie pour une monnaie commune » en 2011. Les écarts de taux entre l’Allemagne (environ 1 %) et l’Italie ou la Grèce (6 à 7 %) montreraient que les marchés parient sur la rupture du peg : il suffirait que l’Allemagne refuse la parité de un pour un pour que les monnaies nationales réapparaissent, alors que la France n’aurait rien préparé. Remettre en cause l’euro, c’est remettre en cause le pouvoir impérial qui est derrière ; d’où, selon lui, l’interdiction de tout vrai débat. Il conclut sur le proverbe latin « Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre ».

Éléments de langage du programme

  • « Une monnaie, c’est un peuple » : à chaque peuple sa monnaie.
  • 2 140 ans d’histoire : toutes les monnaies supranationales ont éclaté.
  • L’euro est une « monnaie commune », pas une monnaie unique, et l’explosion de l’euro est « inéluctable ».
  • L’euro, voulu par Washington « de façon subreptice » depuis 1965.
  • La BCE, indépendante des électeurs, non de Goldman Sachs ; l’Europe, « despotisme éclairé ».
  • La seule sortie légale de l’euro passe par l’article 50 et la sortie de l’Union européenne ; ceux qui promettent de sortir de l’euro en restant dans l’Union trompent les électeurs.

Résumé et éléments de langage rapportent les positions de l’UPR telles que le parti les présente ; ils ne valent ni approbation ni vérification. Les thèses avancées, notamment historiques, sont à confronter à d’autres sources.

Source : La tragédie de l’euro, upr.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; Le retour au franc, pages programme de l’UPR.

Sources