Aller au contenu
Le Tract

Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

Simone de Beauvoir – Le féminisme existentialiste

Par Abel PERROT, le

Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 3 juin 2021 (38 min). Avec 343 826 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.

L’essentiel

  • Simone de Beauvoir (1908-1986), autrice du Deuxième Sexe (1949), est l’une des grandes théoriciennes du féminisme au XXe siècle. Elle a été parmi les premières à placer au cœur de l’analyse ce qu’on appellera le genre.
  • Son féminisme prolonge une philosophie plus large, l’existentialisme athée qu’elle partage avec Sartre : chez l’être humain, « l’existence précède l’essence ». L’homme n’a pas de nature prédéfinie, il se construit par ses choix.
  • Il en découle un féminisme anti-essentialiste : il n’existe pas plus d’« éternel féminin » que de nature humaine. Ce féminisme s’oppose au féminisme différentialiste, qui valorise une nature féminine.
  • Beauvoir dénonce la naturalisation des rôles sociaux. Pour elle, la biologie voue la femme à « répéter la vie » quand l’homme la façonne. La civilisation et la technique doivent dépasser cette condition animale.
  • La question n’est pas le bonheur mais la liberté. La femme est un sujet libre, à qui les hommes imposent d’être « l’Autre ».

Une ambition née du déclassement

Charles Robin revient sur un épisode que Beauvoir a elle-même jugé déterminant. Quelques années après la Première Guerre mondiale, son grand-père maternel, Gustave Brasseur, président de la Banque de la Meuse, fait faillite. La famille est ruinée et doit quitter son appartement pour un logement plus modeste du 6e arrondissement. Simone et sa sœur Hélène vivent le déclassement et voient le climat familial se dégrader. Leur père leur annonce qu’elles devront travailler pour gagner leur vie.

Simone rêvait de devenir écrivaine, « une écrivaine célèbre ». Le déclassement change ce rêve en ambition et en nécessité : travailler pour s’élever, lutter pour son indépendance, gagner le respect dans un monde gouverné par les hommes. Après le baccalauréat, elle étudie les lettres et les mathématiques, puis la philosophie, qui la passionne. En 1929, elle rencontre Jean-Paul Sartre. Il sera son guide, puis son compagnon, son « amour nécessaire » selon la formule de Sartre, et elle partage sa vision existentialiste.

L’existentialisme : l’existence précède l’essence

Dans sa forme la plus simple, l’existentialisme dit que l’être humain est maître de sa destinée. Il n’a pas d’essence prédéfinie, il construit son identité par ses choix et ses actions : il n’est « rien d’autre que la somme de ses choix ». Sartre l’expose dans L’existentialisme est un humanisme, conférence de 1945, avec l’exemple du coupe-papier.

Un coupe-papier est un objet fabriqué. Il a un créateur qui l’a pensé avant de le produire, en vue d’une fonction : couper du papier. Son nom même dit sa fonction, donc son essence. Pour un objet fabriqué, l’essence précède l’existence. On ne fabrique pas un objet pour se demander ensuite à quoi il servira.

Pour l’être humain, c’est l’inverse : l’existence précède l’essence. L’homme n’a pas de créateur, donc pas de fonction prédéfinie, donc pas d’essence. Il est libre de la choisir. Il existe bien un existentialisme chrétien, mais celui de Sartre et de Beauvoir est athée. Sans créateur du genre humain, chercher une « nature humaine » est vain. La seule essence de l’homme est sa liberté. La renier en invoquant une prétendue nature, c’est ce que Sartre appelle la « mauvaise foi ».

Dire que la vie n’a pas de sens, c’est dire que son sens n’est pas à chercher dans un « arrière-monde » métaphysique. Nous le construisons, parce que notre conscience fait de nous des sujets et non des objets. Le destin d’un objet, c’est son but. Le but de l’homme, c’est de choisir son destin : écrivain, comme Beauvoir, boulanger ou banquier. Ces options sont plus ou moins accessibles selon le milieu, mais elles existent, et nous ne sommes pas condamnés à être ce que notre environnement a fait de nous. Sartre le résume : « L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. »

On a reproché à l’existentialisme d’ignorer les déterminismes sociaux. Le marxiste Georg Lukács y voyait le « nouveau masque philosophique de la bourgeoisie », centré sur la conscience individuelle plutôt que sur les structures économiques. « Ce n’est pas faux », concède Charles Robin. Mais les existentialistes ne nient pas les influences. Ils disent que l’être humain, doté d’une conscience, n’est pas un objet condamné à suivre passivement ses déterminations. Ce n’est pas parce que le bateau est poussé par les courants que le capitaine ne tient pas son gouvernail. La conscience est ce gouvernail.

Un féminisme anti-essentialiste

Le lien avec le féminisme devient alors clair. S’il n’y a pas d’essence humaine, il n’y a pas non plus d’essence féminine. Féminité et masculinité n’existent pas comme natures. Le féminisme de Beauvoir repose sur un anti-essentialisme. L’essentialisme attribue aux choses des propriétés naturelles et immuables, et parle par exemple d’un « éternel féminin » inné et intemporel. C’est précisément ce que Beauvoir rejette.

Il existe plusieurs féminismes, libertaire, intersectionnel ou différentialiste, et leurs divergences ne sont pas des « querelles de clocher ». À l’opposé de Beauvoir se trouve le féminisme différentialiste. Il considère qu’il existe des attributs intrinsèquement féminins, d’ordre biologique, hormonal, psychologique ou comportemental, et milite pour leur valorisation. Ce qu’il conteste, ce n’est pas la différence entre les sexes, mais leur hiérarchisation. Il reproche même à un certain féminisme de vouloir dissoudre la féminité dans l’imitation de la masculinité. Penser que, pour être égales aux hommes, les femmes devraient renoncer à être femmes, n’est-ce pas se soumettre aux critères masculins et juger honteux d’être une femme ?

L’opposition n’est donc pas une affaire d’opinion, mais un différend métaphysique. Charles Robin la rattache à la querelle des universaux, qui court de Platon et Aristote au Moyen Âge : les essences existent-elles indépendamment de nous, ou sont-elles des constructions de l’esprit ? Quand on dit « la femme », désigne-t-on une essence éternelle, ou use-t-on d’une commodité de langage pour une construction culturelle ? Beauvoir a choisi son camp : le rejet d’un « éternel féminin » mythique, qu’elle voit comme une tentative des hommes de figer les femmes dans une essence pour mieux les maîtriser. Si la femme est insaisissable, ce n’est pas par mystère, c’est parce que l’être humain l’est, sa nature étant la liberté. L’ouverture du Deuxième Sexe le dit avec ironie :

Tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il y a dans l’espèce humaine des femelles […] ; et pourtant on nous dit que « la féminité est en péril » ; on nous exhorte : « Soyez femmes, restez femmes, devenez femmes. » Tout être humain femelle n’est donc pas nécessairement une femme ; il lui faut participer de cette réalité mystérieuse et menacée qu’est la féminité. Celle-ci est-elle sécrétée par les ovaires ? ou figée au fond d’un ciel platonicien ? Suffit-il d’un jupon à froufrou pour la faire descendre sur terre ? […] S’il n’y a plus aujourd’hui de féminité, c’est qu’il n’y en a jamais eu.

La naturalisation des rôles sociaux

La critique de Beauvoir vise la naturalisation des rôles sociaux : l’idée que les rôles attribués aux hommes et aux femmes découleraient d’une nature éternelle. La « femme au foyer » prolonge culturellement la femme biologique, conçue comme matrice, dépendante de l’homme et soumise à la maternité. Le « chef de famille » prolonge le chef de tribu qui s’approprie les ressources et défend le territoire. Que les sexes diffèrent biologiquement ne devrait pas se traduire en différence de fonctions, car ce serait supposer une essence humaine, donc nier la liberté.

Pour Beauvoir, l’être humain peut dévier de sa trajectoire naturelle, contrairement à l’animal. C’est le sens de la civilisation, projet historique de s’émanciper des contraintes de la nature et de définir sa propre essence, avec l’aide de la technique, qui nous a affranchis des impératifs de l’espèce. Les sociétés techniciennes devraient donc tendre à une « désanimalisation » de notre condition, parce qu’elles le peuvent, et parce que notre animalité est vectrice d’infériorisation des femmes.

La femme vouée à « répéter la vie »

Beauvoir part de l’asymétrie biologique : l’homme crée, la femme procrée. Biologiquement, l’homme incarne l’activité et l’extériorité, la femme la passivité et l’intériorité. Plus faible physiquement, elle dépend de lui pour sa survie et reste au foyer, quand il sort chasser ou défendre le territoire. Elle porte et allaite les enfants, ce qui accroît sa vulnérabilité, quand l’homme ne leur est relié que par sa semence. La sexualité elle-même associe la femme à l’intériorité et l’homme à la pénétration et à la conquête.

L’animalité masculine prédisposerait donc l’homme à se dépasser : conquête, appropriation, façonnement du monde, mouvement. L’animalité féminine rive la femme à l’intériorité et à la fixité, c’est-à-dire à l’immanence. D’où la formule de Beauvoir : le malheur de la femme est d’avoir été « biologiquement vouée à répéter la vie ». Charles Robin rapproche cette idée de la distinction aristotélicienne entre la matière, associée à la femme, et la forme, associée à l’homme qui façonne.

Beauvoir refuse cette condition au nom de l’idée que la civilisation n’est pas le prolongement de la biologie, mais son dépassement. Dans des sociétés où la mécanisation rend inutile la force de travail masculine et où la baisse de la mortalité infantile n’oblige plus à multiplier les naissances, hommes et femmes ne devraient plus être assignés à des rôles. Ils devraient devenir des individus libres, porteurs de projets qui dépassent la reproduction de l’espèce. L’égalité sociale est le seul lieu possible de la liberté humaine.

Transcendance et immanence

La vidéo cite l’introduction du Deuxième Sexe :

Tout sujet se pose concrètement à travers des projets comme une transcendance ; il n’accomplit sa liberté que par son perpétuel dépassement vers d’autres libertés. […] Chaque fois que la transcendance retombe en immanence, il y a dégradation de l’existence en « en-soi », de la liberté en facticité ; cette chute est une faute morale si elle est consentie par le sujet ; si elle lui est infligée, elle prend la figure d’une frustration et d’une oppression. […] Or, ce qui définit d’une manière singulière la situation de la femme, c’est qu’étant, comme tout être humain, une liberté autonome, elle se découvre et se choisit dans un monde où les hommes lui imposent de s’assumer comme l’Autre. […] Nous intéressant aux chances de l’individu, nous ne définirons pas ces chances en termes de bonheur, mais en termes de liberté.

Ouverture : la liberté a besoin d’obstacles

Charles Robin termine sur une question. Si l’essence de l’homme est sa liberté, que vaudrait cette liberté si elle ne rencontrait aucun obstacle ? Beauvoir a formé son projet d’indépendance en réaction à une situation subie. Se rebeller contre les essences n’a de sens que s’il y a un adversaire à vaincre. La liberté serait un mot creux sans son autre, la limite. Si c’est l’obstacle qui donne sa valeur à la liberté, que deviendrait l’homme libre s’il n’avait plus rien à conquérir ?

Notions clés

  • Existentialisme athée : l’existence précède l’essence, l’homme se construit par ses choix.
  • Coupe-papier : l’objet dont l’essence, sa fonction, précède l’existence.
  • Mauvaise foi : renier sa liberté en invoquant une nature.
  • Anti-essentialisme : pas d’« éternel féminin ».
  • Féminisme différentialiste : la valorisation d’une nature féminine, à l’opposé de Beauvoir.
  • Querelle des universaux : les essences sont-elles réelles ou construites ?
  • Naturalisation des rôles sociaux : la biologie transformée en destin social.
  • Transcendance et immanence : se dépasser par des projets, ou être réduit à « répéter la vie ».
  • L’Autre : la femme définie par rapport à l’homme, sujet « essentiel ».

Source : Simone de Beauvoir – Le féminisme existentialiste, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.

Sources