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Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

Bakounine – Pourquoi Dieu empêche la révolution

Par Abel PERROT, le

Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 6 octobre 2023 (40 min). Avec 462 242 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.

L’essentiel

  • Mikhaïl Bakounine (1814-1876), philosophe politique russe, est l’un des grands représentants de l’anarchisme. Ce courant du socialisme prône l’abolition de l’État et de toute autorité, à la différence du communisme qui veut un État transitoire au service des travailleurs.
  • Pour les anarchistes, le pouvoir corrompt : quiconque intègre une structure dirigeante finit par écraser la liberté du peuple. Liberté et égalité ne s’opposent pas, elles sont inséparables. On parle aussi de « socialisme libertaire ».
  • Dans Dieu et l’État, publié en 1882 après sa mort, Bakounine fait de Dieu l’archétype de toute autorité. Tant que durera la croyance en Dieu, l’émancipation des travailleurs n’aura pas lieu.
  • Matérialiste, il voit en Dieu une fiction produite par le cerveau humain, reflet de chaque organisation sociale : animisme, polythéisme, monothéisme, puis athéisme comme ultime étape.
  • « Si Dieu est, l’homme est esclave. » Bakounine fait l’éloge de Satan, figure de la révolte et de la connaissance. Pour lui, « tout idéalisme conduit à l’esclavage », y compris lorsque l’idéal s’appelle l’État, le capital ou la science.

L’anarchisme, socialisme de la liberté

Anarchie vient du grec an-arkhê, l’absence de commandement, de chef. Ce que combattent les anarchistes, c’est l’autorité, et c’est ce qui les sépare des communistes. Ces derniers acceptent l’État, au moins comme structure de transition entre capitalisme et socialisme. Les anarchistes pensent qu’il n’y a rien de bon à attendre de l’État. Toute structure dirigeante porte en elle le germe de l’oppression. On aura beau former des dirigeants pour défendre les travailleurs, les hommes de pouvoir ne s’intéressent qu’au pouvoir. Charles Robin parle d’un réalisme anthropologique : l’homme est à l’image de sa situation matérielle, et un dirigeant se comporte en dirigeant.

On oppose souvent, en éducation civique, une gauche de l’égalité et une droite de la liberté. Pour Bakounine, cette opposition n’a pas de sens. Dans une société libre, il n’y a pas d’oppression, et sans oppression, pas d’inégalité entre dominants et dominés. Refuser l’autorité, c’est refuser à la fois ce qui opprime la liberté et ce qui crée l’inégalité. D’où l’expression de socialisme libertaire, qui unit égalité sociale et liberté individuelle. Le projet est celui d’une société libre parce qu’égalitaire, et égalitaire parce que libre, où aucun groupe ne peut en asservir un autre.

Dieu, matrice de toutes les autorités

Le rapport avec Dieu tient à ce que Dieu est, pour Bakounine, l’archétype ultime de l’autorité, celle qui rend possibles toutes les autres. Il y a un lien de causalité entre la soumission des travailleurs à l’État capitaliste et leur soumission à Dieu.

Matérialisme contre idéalisme

Bakounine prend position dans le grand clivage de l’histoire de la pensée. Il est matérialiste : tout ce qui existe est matériel ou d’origine matérielle. La pensée est un phénomène immatériel, mais elle est produite par le cerveau, qui est matière. Sans cerveau, pas de pensée. Les idées, les sentiments et les valeurs ont donc leur origine dans la matière.

L’idéalisme soutient au contraire que les idées existent séparément de la matière et l’investissent. À l’époque moderne, c’est l’opposition entre Hegel, pour qui les événements concrétisent la Raison universelle, et Marx, pour qui les idées sont la compréhension après coup d’événements produits par des forces matérielles. Pour les matérialistes, l’esprit existe, mais pas comme une réalité séparée. C’est « l’écume de la matière ». Bakounine le compare à une fleur dont les racines sont la matière : ce n’est pas le ciel qui gouverne la terre, c’est la terre qui se prolonge dans le ciel.

Il n’y a donc pas de métaphysique, puisqu’il n’y a pas de dualisme entre matière et esprit. D’où une formule radicale : la métaphysique serait « l’autre nom de la psychologie ». Quand les hommes parlent d’esprit ou d’essences, ils projettent hors d’eux les productions de leur cerveau et prennent leurs fictions pour des réalités. Un rêve n’est pas réel dans son contenu, mais il est un phénomène réel, lié à l’activité cérébrale.

Dieu, fiction à l’image des sociétés

La conclusion suit : Dieu est une production du cerveau, une fiction, un fantasme au sens étymologique de phantasia, l’image. La preuve, selon Bakounine, est que Dieu a toujours pris les traits matériels et sociaux de son époque.

  • L’animisme de la préhistoire place le divin dans la pierre, l’arbre et l’animal, reflet d’un environnement fait d’éléments naturels.
  • Le polythéisme antique donne à chaque nation ses dieux et à chaque dieu une fonction sociale : la guerre, l’agriculture, les arts.
  • Le monothéisme chrétien est la religion de nations unifiées par l’Empire romain. Un dieu universel pour des peuples réunis par la conquête.

« On a le Dieu de son imagination, et l’imagination de sa situation matérielle. » Bakounine ne méprise pas la religion : il en cherche les causes. Les hommes ont inventé Dieu parce qu’ils en avaient besoin, pour se rassurer et traverser les épreuves, comme l’enfant qui croit à la petite souris supporte mieux la douleur d’une dent perdue. C’était une fiction nécessaire.

Influencé par Hegel puis par Marx, Bakounine raisonne en dialectique. Chaque étape historique est la négation de la précédente, et une croyance n’est pas bonne ou mauvaise, elle était nécessaire. Le jardinier ne condamne pas le bourgeon parce qu’il préfère la fleur, et l’on n’a pas de papillon sans chenille. Après l’animisme, le polythéisme et le monothéisme vient l’athéisme, dernière étape où la conscience humaine se retourne sur elle-même. Elle comprend qu’elle a créé ce en quoi elle croit, et elle s’en émancipe. L’humanité devient capable de s’auto-organiser, sans Dieu et donc sans maîtres.

Une autorité absurde et écrasante

Entre l’autorité de Dieu, celle du capital et celle de l’État, il n’y a pas de différence de nature, seulement de degré. Dans les trois cas, une instance prétend savoir ce qui est bon pour nous et nous l’impose. La critique anarchiste vise tout ce qui suppose que les hommes ont besoin d’être tenus par la main. Bakounine conteste même l’autorité de la science. Il respecte la science comme compréhension rationnelle du monde, mais si elle gouvernait, elle opprimerait comme tout pouvoir.

C’est pourtant l’autorité de Dieu qu’il combat le plus, parce qu’elle est logiquement absurde. Un Dieu parfait, à qui rien ne manque, quel besoin aurait-il eu de créer le monde, et un monde où sévit le mal ? S’il s’ennuyait, c’est qu’il n’était pas parfait. Cette incohérence est érigée en « mystère », ce qui donne l’impression d’un secret réservé à une caste d’élus. Les croyants ne croiraient pas malgré l’absurdité, mais à cause d’elle. Or ce qui est absurde n’est pas profond, c’est peut-être simplement stupide. Le reconnaître obligerait à admettre qu’on y croit depuis des millénaires.

Plus grave encore, nous avons donné à cette absurdité les pleins pouvoirs sur nos vies. Croire en Dieu, c’est installer dans sa conscience un surveillant, un gendarme omniscient à qui l’on ne peut rien cacher. Charles Robin fait le lien avec Freud. L’homme a inventé Dieu pour répondre aux grandes énigmes et apaiser son angoisse, mais il a créé la névrose : le conflit entre la loi divine et un désir qu’on ne peut supprimer, seulement réprimer, d’où la culpabilité. Dieu aime les hommes, mais les hommes le craignent, et l’on se soumet à ce que l’on craint. Bakounine le résume : si Dieu est tout, l’homme n’est rien ; si Dieu est le maître, l’homme est son esclave.

L’éloge de Satan

Provocation au XIXe siècle, Bakounine rend hommage à Satan, emblème de la révolte. C’est lui qui a refusé de se soumettre à Dieu et qui a donné à l’homme la connaissance. Dans le jardin d’Éden, le serpent promet à Adam et Ève qu’en goûtant le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, ils seront « comme des dieux ». Dieu voulait les maintenir dans l’ignorance.

C’est exactement ce que font les gouvernements, selon Bakounine : un peuple ignorant est plus facile à dominer. L’ignorance engendre la soumission, la connaissance l’insoumission. Voilà le lien entre Dieu et l’État. Satan est « l’émancipateur » du genre humain parce qu’il lui a appris la désobéissance, ce qui définit l’homme : la capacité de se révolter grâce à la pensée. L’État cherche au contraire à mettre le peuple sous tutelle et à l’infantiliser. Une obéissance en entraîne une autre : habitué à obéir à l’Être suprême, on s’habitue à obéir à l’État. Charles Robin cite le culte de l’Être suprême sous la Révolution, qui remplaçait un culte par un autre : le résultat restait l’asservissement à un idéal.

« Tout idéalisme conduit à l’esclavage »

Si l’État est tout, l’homme n’est rien. Face à un idéal, l’individu s’efface et perd sa valeur et sa dignité. L’idéalisme justifie qu’on meure, ou qu’on fasse mourir, sur l’autel de l’idéal. Le mot « sacrifier » signifie faire du sacré, et le sacré implique la destruction de ce qui le nie, quel que soit son contenu. Au nom d’un idéal religieux, on envoie des infidèles au bûcher. Au nom d’un idéal politique, des dissidents dans des camps. Au nom d’un idéal scientifique, on dicte aux individus ce qu’ils doivent penser.

L’idéalisme part du haut et descend vers le bas : c’est la soumission à une transcendance. Le matérialisme part du bas. L’anarchisme en est la conséquence politique : rien n’existe en haut, tout vient d’en bas, de la matière et des individus, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’instructions faute d’autorité pour les donner. Tout idéalisme tend à devenir une religion, où Dieu est remplacé par l’État, le capitalisme ou la science, et qui, même en prônant la raison, tue la raison en l’homme.

L’abstraction, instrument d’oppression

Dernier aspect de l’idéalisme, l’abstraction transforme les individus en concept. On dit « l’homme a construit les pyramides » ou « l’homme a marché sur la Lune ». Mais « l’Homme » ne se croise jamais dans la rue : il n’existe que des individus concrets. Ce ne sont pas « l’Homme » mais des hommes exploités par d’autres qui ont construit les pyramides, et ces autres s’en sont attribué le mérite. L’abstraction permet l’appropriation et dissimule la relation entre dominants et dominés. « Je vous fais travailler quatorze heures par jour, mais nous faisons partie de la même famille, la famille humaine. » Le travailleur qui adopte ce vocabulaire devient le propagandiste de sa propre exploitation et vit dans ce que Marx appelle la « fausse conscience ». Être matérialiste est donc aussi une position politique : faire primer la réalité humaine sur toute abstraction.

La vidéo cite longuement Dieu et l’État :

Si Dieu est, l’homme est esclave ; or l’homme peut, doit être libre : donc Dieu n’existe pas. Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle. […] Un maître, quoi qu’il fasse et quelque libéral qu’il veuille se montrer, n’en reste pas moins toujours un maître, et son existence implique nécessairement l’esclavage de tout ce qui se trouve au-dessous de lui. Donc, si Dieu existait, il n’y aurait pour lui qu’un seul moyen de servir la liberté humaine : ce serait de cesser d’exister. […] Nous acceptons toutes les autorités naturelles et toutes les influences de fait, aucune de droit. […] Voilà dans quel sens nous sommes réellement des anarchistes.

Conclusion : la liberté se prend

Le pouvoir n’est pas seulement la force qui contraint. C’est aussi ce qui, en nous, rend cette contrainte possible : notre docilité. Or la docilité est une affaire de croyance. Si l’on croit qu’une autorité a la légitimité de nous dicter notre conduite, le problème n’est pas l’obéissance, mais la croyance d’où elle découle. Pour Bakounine, il faut donc extirper en nous les idoles et les idéaux, et replacer les valeurs non plus dans le ciel des idées mais sur la terre des hommes, seuls maîtres de leur existence. Dans un monde régi par l’exploitation, conclut Charles Robin, « la liberté ne se réclame pas, elle se prend ».

Notions clés

  • Anarchisme : l’abolition de l’État et de toute autorité.
  • Socialisme libertaire : la liberté et l’égalité inséparables.
  • Matérialisme : l’esprit, « fleur » dont la matière est la racine.
  • Dieu comme fiction : une production du cerveau, reflet de l’organisation sociale.
  • Dialectique religieuse : animisme, polythéisme, monothéisme, athéisme.
  • Satan émancipateur : la révolte et la connaissance contre l’ignorance.
  • Tout idéalisme conduit à l’esclavage : la soumission à une transcendance, quel qu’en soit le nom.
  • Abstraction : « l’Homme », concept qui masque l’exploitation réelle.
  • Autorités de fait et de droit : accepter l’influence, refuser l’autorité imposée.

Source : Bakounine – Pourquoi Dieu empêche la révolution, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.

Sources