Karl Popper – Le paradoxe de la tolérance
Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 14 juin 2024 (45 min). Avec 318 926 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.
L’essentiel
- Karl Popper (1902-1994), philosophe autrichien des sciences, est l’auteur de La Société ouverte et ses ennemis (1945), écrit en exil en Nouvelle-Zélande. Son célèbre paradoxe de la tolérance n’y occupe que quelques lignes, dans une note du chapitre 7.
- Le paradoxe : une tolérance illimitée conduit à sa propre disparition. Une société tolérante doit donc pouvoir ne pas tolérer l’intolérance.
- Selon Charles Robin, on en donne souvent une version tronquée, qui sert à justifier la censure des idées. Or Popper ne veut pas interdire les philosophies intolérantes tant qu’on peut leur répondre par des arguments. Ce qu’il vise, c’est le refus de l’argumentation rationnelle et l’incitation à la violence.
- Les deux conceptions de la tolérance posent problème. La tolérance illimitée se retourne contre elle-même. La tolérance limitée doit dire où commence l’intolérance, notion floue et exposée au procès d’intention.
- Charles Robin propose un critère : la nuisance à autrui. On peut critiquer des idées, y compris religieuses, mais pas porter atteinte aux personnes.
Sociétés ouvertes et sociétés fermées
Charles Robin précise d’emblée que le paradoxe n’est pas central chez Popper. C’est une note de bas de page devenue « texte fétiche ». Le cœur de La Société ouverte est l’opposition entre sociétés ouvertes et sociétés fermées, distinction empruntée à Henri Bergson (Les Deux Sources de la morale et de la religion). Popper la fait remonter à l’Antiquité : Platon serait le précurseur des sociétés fermées, la démocratie athénienne la première société ouverte.
| Société ouverte | Société fermée |
|---|---|
| démocratique, libérale, égalitaire | autoritaire, conservatrice, hiérarchisée |
| individu, raison, progrès | collectif, religion, tradition |
| dynamique, favorable au changement | statique, réfractaire au changement |
| tournée vers l’extérieur, l’inclusion | tournée vers l’intérieur, l’exclusion |
| tolérante | intolérante |
Popper, libéral, prend parti pour la société ouverte. Par sociétés fermées, il entend les régimes totalitaires, qui contrôlent à la fois les corps et les esprits, de droite comme de gauche : l’Allemagne nazie et l’URSS de Staline. On objectera que l’on ne peut comparer un régime de persécution raciale et un régime né pour émanciper les travailleurs. Popper ne juge pas les intentions mais les structures : suppression des libertés, soumission à un chef, culte du collectif, abandon de l’esprit critique. Il y ajoute surtout l’historicisme, l’idée que l’histoire obéit à des lois inéluctables et que les sociétés ont un destin, le règne de la race aryenne pour l’un, celui du prolétariat pour l’autre. Un tel destin justifierait la violence pour l’accomplir. C’est, pour Popper, l’ingrédient essentiel du totalitarisme.
Le paradoxe
Si une société tolérante veut durer, il est une chose qu’elle ne peut tolérer : l’intolérance. Tolérer les intolérants, c’est tolérer ceux qui veulent détruire la tolérance, et donc risquer de la faire disparaître. Ce n’est pas un simple jeu d’esprit, comme « il n’y a pas de vérité », qui énonce déjà une vérité. Le paradoxe dit quelque chose sur le fond : une tolérance absolue est impossible en pratique et mène à son auto-anéantissement. Pour être effective, elle doit avoir des limites.
L’idée fait polémique. Pour certains, être pour la tolérance sous conditions, c’est ne pas être pour la tolérance, comme celui qui dit « je suis pour la liberté d’expression, mais… ». C’est d’ailleurs l’argument des tenants d’idées extrêmes à qui l’on refuse la parole : « Vous êtes pour la tolérance ? Alors tolérez-nous. »
Deux conceptions de la tolérance
La tolérance illimitée. C’est une position de principe, déontologique, qui n’admet aucune exception : on ne fait pas de la tolérance « à la carte ». On l’illustre par la phrase attribuée à Voltaire, « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire », formule en réalité due à sa biographe Evelyn Beatrice Hall. Noam Chomsky l’a incarnée en défendant la liberté d’expression du négationniste Robert Faurisson. Pour lui, ce qui compte n’est pas le contenu des idées mais la possibilité de les exprimer. Il eut toutes les peines du monde à faire comprendre que défendre le droit de parler d’un auteur n’est pas approuver ce qu’il dit. Pour Charles Robin, la liberté d’expression n’est pas une position politique mais philosophique, qui ne se décide pas « à la tête du client ». Sinon, elle n’est qu’une posture.
La tolérance limitée. La tolérance s’arrête aux frontières de l’intolérance. C’est la formule attribuée à Saint-Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. » Popper arrive à la même conclusion par un autre chemin. Saint-Just raisonne en logicien : on ne peut revendiquer un droit qu’on refuse aux autres. Popper raisonne en pragmatique : il ne s’agit pas de mettre les intolérants face à leurs contradictions, mais de protéger la tolérance contre ceux qui veulent la détruire.
Les difficultés de chaque conception
La tolérance illimitée se retourne contre elle-même, « comme une maladie auto-immune ». Suivre un principe au point de détruire ce qu’il vise est contradictoire. Charles Robin rappelle la distinction de saint Thomas d’Aquin entre la lettre et l’esprit de la loi. Celui qui se baigne dans un lac interdit pour sauver quelqu’un qui se noie enfreint la lettre mais sert l’esprit de la loi, qui est de protéger. S’abstenir serait même une non-assistance à personne en danger. De même, l’incohérence n’est pas de limiter la tolérance, mais de l’appliquer au point de ne plus la protéger. Popper remplace la question abstraite « que faut-il ? » par la question conséquentialiste « que vaut-il mieux ? ».
La tolérance limitée doit définir l’intolérance. Qui décide de ce qui est intolérant ? La notion varie selon les sensibilités. Pour un progressiste, un traditionaliste tolérant est déjà un intolérant. Au nom du refus de l’intolérance, on peut interdire de simples divergences d’opinion, ce qui est précisément de l’intolérance. Charles Robin relève l’usage du mot « problématique », appliqué à des propos qui ne sont pas intolérants mais jugés y contribuer. Dire qu’il faut protéger les traditions culturelles n’est pas dire qu’il faut exclure les étrangers.
Il prend un exemple qu’il sait sensible. Prôner l’expulsion de toutes les personnes d’origine étrangère est clairement intolérant. Prôner celle des étrangers en situation irrégulière vise un statut juridique, non une origine, et revient à demander l’application de la loi. Que beaucoup de ceux qui tiennent ce propos soient racistes n’en fait pas, selon lui, un propos raciste. Pour qu’il le devienne, il faut prêter à son auteur des arrière-pensées. Or juger quelqu’un sur ce qu’on présume qu’il pense, c’est raisonner en esprit totalitaire : c’est le procès d’intention, le « crime de pensée » d’Orwell, les procès de Moscou où toute dénégation devenait une preuve de culpabilité. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. » En démocratie, on juge les paroles et les actes, sur des faits et des preuves. L’intolérance n’est pas la présomption d’intolérance.
Critiquer une religion, est-ce intolérant ?
Si critiquer une croyance revenait à attaquer les croyants, il faudrait rétablir le délit de blasphème. Or le blasphème est un concept interne à une religion : il n’a de sens que pour qui tient l’objet critiqué pour sacré. Interdire la critique des religions, est-ce de la tolérance envers les croyants, ou de l’intolérance envers la liberté d’opinion ?
La tradition française, héritée des Lumières et de la laïcité, distingue la croyance et le croyant. La pensée n’est pas consubstantielle à la personne : une croyance peut évoluer, se renforcer ou disparaître. Confondre la personne et sa croyance, c’est de l’essentialisme, et si toute critique d’une idée était une attaque contre ceux qui la partagent, plus aucun débat contradictoire ne serait possible. Et si l’on critique une religion parce qu’elle dit que les mécréants ne méritent pas de vivre, que les femmes doivent obéir à leur mari ou que l’esclavage est permis, qui est l’intolérant ?
Respecter quelqu’un, ce n’est pas respecter sa croyance, mais son droit à l’avoir. Critiquer une religion ou une idéologie n’empêche personne d’y adhérer, et ceux que je critique peuvent me critiquer à leur tour. Étymologiquement, tolérer veut dire supporter, comme on parle de tolérance à la douleur. On n’approuve pas, on supporte : que le voisin pratique une autre religion, que des amis votent autrement. Vivre dans une société tolérante a un coût, celui de l’acceptation. Charles Robin suggère qu’il faudrait des cours de stoïcisme à l’école.
Le critère de la nuisance
Où mettre la limite ? Charles Robin propose le critère retenu par la loi : la nuisance à autrui, le préjudice. Je peux critiquer la religion de mon voisin, mais pas l’empêcher de la pratiquer. Il peut la pratiquer, mais pas m’imposer de la respecter. La tolérance repose sur la réciprocité et sur l’équilibre entre acceptation de la différence et interdiction de nuire.
Toutes les opinions ne relèvent donc pas de la liberté d’expression. « Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit » est une formule. C’est une opinion, mais son expression est délictueuse, car elle porte atteinte aux personnes visées. On peut distinguer liberté d’opinion et liberté d’expression : penser ne nuit à personne, exprimer peut nuire. Les propos racistes, sexistes, homophobes ou discriminatoires, la diffamation, l’insulte, la menace et l’intimidation sont des atteintes à la personne, pas des opinions. La frontière passe entre exprimer des idées, ce qui fait vivre le débat, et attaquer des personnes, ce qui met en péril le vivre-ensemble.
Ce que Popper veut vraiment dire
Prôner la tolérance tout en voulant envoyer ses contradicteurs en camp de rééducation, c’est n’avoir rien compris à Popper. Charles Robin cite l’épisode de South Park « Le camp de la mort de tolérance » (saison 6, épisode 14), où des enfants sont punis s’ils oublient de dessiner certaines minorités. C’est une caricature, mais elle vise une tendance réelle : défendre la tolérance par la censure, la répression ou la violence, moyens propres aux sociétés intolérantes.
Popper ne demande pas d’interdire les discours réactionnaires, antiprogressistes ou même antidémocratiques. Il demande d’interdire l’incitation à la violence, à la haine et à la persécution. Son critère est la rationalité. On bascule dans le totalitarisme quand l’argumentation cède la place aux menaces et les armes intellectuelles aux armes réelles. Ce qui menace la démocratie, ce ne sont pas les discours qui la contestent, c’est l’irrationalisme, le refus des arguments. Le moteur des sociétés ouvertes est la confrontation des points de vue, celui des sociétés fermées la pensée unique. On donne la parole à ses adversaires et on leur répond sur le fond. C’est quand ils quittent le terrain de la raison pour celui de la violence qu’il faut intervenir. Le grand malentendu, selon Charles Robin, est d’avoir fait du paradoxe un « joker » pour censurer des idées, alors qu’il condamne surtout des comportements.
La vidéo lit la note dans son intégralité :
La tolérance illimitée doit mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui. Dans cette formulation, je ne veux pas dire, par exemple, que nous devrions toujours supprimer l’expression de philosophies intolérantes ; tant que nous pouvons les contrer par des arguments rationnels et les maintenir en échec par l’opinion publique, la suppression serait certainement très imprudente. Mais nous devrions revendiquer le droit de les supprimer si nécessaire, même par la force ; car il peut facilement s’avérer qu’elles ne sont pas prêtes à nous rencontrer au niveau de l’argumentation rationnelle, mais commencent par dénoncer tout argument ; elles peuvent interdire à leurs adeptes d’écouter des arguments rationnels, parce qu’ils sont trompeurs, et leur apprendre à répondre aux arguments par leurs poings ou leurs pistolets. Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l’intolérant.
Conclusion : tolérer, c’est supporter la critique
Dans une société où cohabitent des visions du monde, des croyances et des opinions différentes, il n’y a pas d’autre option que la tolérance, sinon le totalitarisme et la mise au pas. En démocratie, on laisse les opinions s’exprimer, non par complaisance ni pour les approuver, mais pour les soumettre à la critique et à la contradiction argumentée. Il ne s’agit pas de l’anathème ni de la diabolisation. Dans une société tolérante, on supporte ce qui ne va pas dans notre sens.
Notions clés
- Société ouverte et société fermée : libérale et tolérante, ou totalitaire et intolérante (Bergson, Popper).
- Historicisme : l’histoire guidée par un destin, ingrédient du totalitarisme.
- Paradoxe de la tolérance : la tolérance illimitée détruit la tolérance.
- Tolérance illimitée : la position déontologique (Chomsky, l’adage attribué à Voltaire).
- Tolérance limitée : la position pragmatique de Popper, logique chez Saint-Just.
- Procès d’intention : juger sur des pensées présumées plutôt que sur des faits.
- Croyance et croyant : critiquer une idée n’est pas attaquer une personne.
- Tolérer, c’est supporter : l’acceptation, non l’approbation.
- Nuisance à autrui : le critère de la limite.
- Rationalité : l’intolérable, c’est le refus de l’argument et l’appel à la violence.
Source : Karl Popper – Le paradoxe de la tolérance, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.
Sources
- Vidéo
-
Site web
Karl Popper – Le paradoxe de la tolérance (nouvel onglet)
Page de l’épisode sur le-precepteur.fr, source de cet article.