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Le Tract

Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

Qu’est-ce que le wokisme ?

Par Abel PERROT, le

Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 24 juin 2022 (49 min). Avec 723 814 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.

L’essentiel

  • Charles Robin a longtemps hésité à traiter le sujet. Le wokisme n’est pas un mouvement philosophique mais politique, voire métapolitique. Il est très récent, peut-être surévalué par l’effet loupe d’Internet, et touche à un tabou, le racisme.
  • Le mot vient de l’anglais woke, « éveillé » aux injustices et aux discriminations. Il a été forgé par les adversaires du mouvement, mais la vidéo l’emploie par commodité, comme on dit « protestant ».
  • Né dans la communauté afro-américaine (Leadbelly en 1938, Martin Luther King en 1965, Black Lives Matter à partir de 2014), le mouvement s’est élargi à toutes les minorités. Il s’est aussi radicalisé autour de trois notions : l’intersectionnalité, l’oppression systémique et la « parole des concernés ».
  • Pour Charles Robin, il heurte en France une conception républicaine et universaliste de la citoyenneté. Il oppose ainsi deux antiracismes, l’un universaliste, l’autre communautariste.
  • Il voit dans le succès de cette pensée chez des militants blancs, non « concernés », l’effet d’une culpabilité occidentale.

Un sujet piégé

Le wokisme se présente comme un mouvement antiraciste. Ses adversaires y voient un racisme inversé, dirigé contre les Blancs. Chaque camp accuse donc l’autre de racisme, et personne n’accepte cette étiquette. Le débat tourne au dialogue de sourds.

C’est que le racisme est un tabou au sens anthropologique. Il n’est pas une opinion mais un délit, et le traumatisme du XXe siècle, où il a causé des millions de morts, fait que se voir traiter de raciste exclut du champ de la respectabilité. Charles Robin cite Simone Weil : la politique s’adresse aux passions plutôt qu’à la raison. Son objectif à lui est de « donner matière à penser ».

D’où vient le mot

Woke est une déformation de awake, « éveillé ». Être woke, c’est être éveillé aux injustices sociales, en particulier aux discriminations que subissent les minorités dans les démocraties occidentales. Le terme générique est celui d’oppression, définie par certains sociologues comme « le mauvais traitement ou la discrimination systématique d’un groupe social, avec ou sans le soutien des structures d’une société ». L’oppression n’a donc pas besoin d’être inscrite dans la loi ni assumée par le pouvoir. Elle est diffuse : discrimination à l’embauche, injures, clichés en apparence inoffensifs. L’oppression du quotidien serait de même nature que l’oppression organisée.

La vidéo retrace quelques jalons :

  • 1938 : l’expression stay woke apparaît dans une chanson du musicien noir américain Lead Belly ;
  • 1965 : Martin Luther King appelle la jeunesse à « rester éveillée », c’est-à-dire vigilante, au moment où la ségrégation est abolie ;
  • 2014 : la mort de Michael Brown, tué par la police, devient le symbole du racisme policier et institutionnel et donne naissance au mouvement Black Lives Matter, relancé en 2020 après la mort de George Floyd.

Né pour défendre la communauté afro-américaine, le mouvement a évolué dans deux directions qui vont de pair. Il s’est étendu à toutes les minorités (sexuelles, religieuses, de genre) et il s’est radicalisé dans ses fondements.

L’intersectionnalité

À la fin des années 1980, Kimberlé Crenshaw, professeure de droit à Columbia, montre que les femmes noires américaines subissent une double discrimination, comme Noires et comme femmes, ce dont témoigne leur quasi-absence des mouvements féministes de l’époque. Si l’on y ajoute la discrimination liée à la classe sociale, les femmes noires et pauvres sont triplement discriminées dans une société dominée par des hommes blancs. C’est l’intersectionnalité : les oppressions se croisent et s’additionnent.

Un homme noir est ainsi opprimé comme Noir mais privilégié comme homme. Une femme blanche est opprimée comme femme mais privilégiée comme Blanche. On peut dresser une pyramide de l’oppression. Au sommet se trouvent les hommes blancs, hétérosexuels et aisés. En bas, les femmes de couleur, homosexuelles et prolétaires. Il faut aussi compter le validisme et la grossophobie. Se pose alors le problème de la hiérarchie des oppressions : être femme pèse-t-il plus ou moins qu’être noir, être homosexuel plus ou moins qu’être prolétaire ? Quelle que soit la réponse, il existe des groupes opprimés et des groupes oppresseurs, et un système de privilèges concentré, selon cette pensée, chez l’homme blanc hétérosexuel des classes supérieures.

L’oppression systémique

C’est là que naît la controverse. Combattre les injustices fait l’unanimité. Ce qui divise, c’est la désignation des oppresseurs. S’il y a des opprimés, il y a des oppresseurs, et dans un mouvement de revendication il faut les nommer pour les combattre. L’oppresseur est celui qui bénéficie des normes de la société. En Occident, la population a été historiquement blanche, le pouvoir masculin, la norme hétérosexuelle et les privilégiés riches.

D’où la notion d’oppression systémique : une domination ancrée dans les structures mêmes de la société. Chez Marx, la domination est d’abord économique. Pour la pensée woke, elle est sociologique et dépend de la race, du sexe, du statut social, de l’orientation sexuelle ou des capacités physiques. Les normes d’une société étant celles de la majorité, s’en écarter, c’est être minoritaire, donc opprimé.

L’exemple de l’homosexualité l’illustre. Longtemps réprimée, elle était un crime en France jusqu’à la Révolution. Ce n’est qu’en 1982 que l’âge de la majorité sexuelle a été aligné pour les couples de même sexe. La vidéo situe cet âge à 18 ans, mais la loi de 1982 l’a fixé à 15 ans pour tous. Dans une société « hétéronormée », l’homophobie serait structurelle et ne dépendrait pas des intentions de chacun : on peut discriminer sans le vouloir, par un « inconscient socioculturel ». Il en irait de même du racisme. Il n’aurait pas besoin d’être conscient pour exister et serait une conséquence mécanique des normes d’une société majoritairement blanche.

Un choc avec le modèle républicain

Cette vision choque, selon Charles Robin, à deux niveaux.

  • Marx a montré que l’oppression peut venir d’une minorité, la bourgeoisie détentrice du capital, et que la majorité est plutôt sa main-d’œuvre.
  • L’universalisme républicain est la conception dominante en France. La Révolution française a aboli les privilèges et créé la citoyenneté : chaque citoyen a les mêmes droits, quelles que soient son origine et ses croyances. C’est le « creuset républicain ». La fraternité y transcende les appartenances, et la République ne reconnaît que des individus, pas des communautés. La loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État prolonge ce projet, puisque l’État devient neutre et que chacun pratique la religion de son choix.

En France, l’identité nationale repose sur une conception culturelle et non ethnique : on est français parce qu’on en épouse la culture et le projet. La vidéo renvoie à Qu’est-ce qu’une nation ? d’Ernest Renan, qui oppose cette conception à la conception allemande, plus liée à l’ethnie. Aux États-Unis, au contraire, on prête serment sur la Bible, les billets portent In God We Trust et l’on parle de race sans gêne. Une personne métisse y est dite « biraciale », le mot « métis » étant mal vu. Se regrouper par communautés y est banal, alors qu’en France on parle de séparatisme, et que le mot même de « race » passe pour raciste.

Si la pensée woke a un sens dans le contexte américain, elle est donc plus problématique en France. On ne passe pas d’un antiracisme universaliste et laïque à un antiracisme communautariste et identitaire sans heurts. C’est pourquoi elle rencontre des oppositions jusque dans la gauche. La gauche républicaine défend depuis longtemps l’idée qu’on ne juge pas un citoyen à sa couleur de peau ou à sa religion. La gauche identitaire soutient que ces critères sont décisifs dans les rapports sociaux. Du point de vue républicain, faire de la race un élément social déterminant revient à une pensée raciste. C’est un conflit de paradigmes.

La laïcité vue des deux rives

La religion offre un autre exemple. En France, la laïcité sépare l’Église de l’État, mais aussi la croyance de la personne. Critiquer le catholicisme n’est pas critiquer les Italiens ou les Polonais, car on critique une croyance, pas un peuple. Au Royaume-Uni ou aux États-Unis, où l’identité d’une population peut se confondre avec sa religion, critiquer l’islam peut être perçu comme du racisme. La vidéo rappelle qu’en 2015, sur Sky News, une interview de Caroline Fourest a été interrompue quand elle a montré des caricatures du prophète, et que la chaîne s’est excusée. Vue sous l’angle communautariste, c’est la laïcité elle-même qui paraît raciste, puisqu’elle permet d’offenser ce qui fait partie de l’identité des peuples.

Quand des personnalités de gauche dénoncent des « dérives » woke, ce n’est donc pas, selon Charles Robin, par conversion au racisme. Elles le font au nom d’un antiracisme universaliste, pour qui ramener les gens à leur couleur ou à leur religion est l’essence même du racisme. Deux antiracismes s’opposent : l’un ignore les différences entre communautés, l’autre y voit l’origine de toutes les oppressions.

Une affaire d’identité, non d’idées

La nouveauté serait de désigner comme coupable non une caste mais une communauté. Être blanc, c’est bénéficier du « privilège blanc » ; être hétérosexuel, de l’hétéronormativité ; être homme, du patriarcat. L’oppression ne serait pas une affaire d’idées mais d’identité, puisque les Noirs, les homosexuels et les femmes ont été opprimés pour ce qu’ils étaient, non pour ce qu’ils pensaient. L’adversaire n’est plus celui qui pense autrement, mais celui qui appartient à la communauté dominante. Charles Robin parle d’une essentialisation de l’oppresseur : on ne cherche pas à le convaincre, puisqu’il l’est quoi qu’il fasse. Un Blanc portant des dreadlocks commettrait une « appropriation culturelle » ; un homme féministe chercherait à se donner bonne conscience.

D’où l’importance de la parole des concernés. Pour parler de racisme, de féminisme ou d’homophobie, il faudrait appartenir à la communauté visée, faute de quoi la parole reste « abstraite ». Le militantisme se déplace de la pensée vers l’identité. Charles Robin juge que cela peut se justifier par analogie avec Marx, qui ne donnait pas la parole aux capitalistes sur la domination capitaliste. La différence est que c’est ici la position communautaire, et non économique, qui définit le fait d’être concerné. Il cite l’anecdote d’un militant afro-américain qui répond « non » avec un sourire à une jeune journaliste blanche lui proposant son aide.

La culpabilité occidentale

Pourquoi alors tant de militants blancs et hétérosexuels, donc non concernés, parmi les plus zélés ? Charles Robin évoque le cas de Jessica Krug, universitaire américaine qui s’était longtemps présentée comme d’origine africaine avant que la supercherie soit découverte. C’est un cas isolé, mais révélateur à ses yeux du besoin de se réclamer d’une identité « exotique » pour appartenir au camp des opprimés.

Le ressort serait la culpabilité. L’Occident a longtemps imposé son modèle par la force, la religion, l’économie, la technologie, puis le soft power. Avec l’émergence de la Chine, de l’Inde, du Brésil ou de la Russie, il a perdu son monopole et sa légitimité. Il se retourne alors sur lui-même et s’en veut, car « on ne s’en veut que lorsqu’on n’a plus les moyens d’imposer sa légitimité ». La conscience de soi devient mauvaise conscience, puis honte de soi, et le salut est cherché dans la repentance pour l’esclavage et la colonisation.

Le wokisme exprimerait alors le désir de devenir les opprimés à la place des opprimés, d’inverser les rôles pour rembourser une dette, comme dans L’Île des esclaves de Marivaux, où maîtres et esclaves échangent leurs places. La vidéo évoque des images de militants blancs embrassant les chaussures de membres de minorités. L’ironie, conclut Charles Robin, est que cette récupération par des non-concernés reproduit le travers qu’elle dénonce : l’Occidental qui se place en représentant du bien et donne des leçons au monde. Même mis en accusation, il trouve le moyen de parler au nom des opprimés, qui deviennent l’instrument de sa bonne conscience. S’il veut solder les comptes de son histoire, ce ne sera pas en apprenant aux opprimés leur propre combat.

Notions clés

  • Woke : « éveillé » aux injustices et discriminations subies par les minorités.
  • Oppression : discrimination systématique, légale ou diffuse.
  • Intersectionnalité : le croisement et le cumul des discriminations (Kimberlé Crenshaw).
  • Oppression systémique : une domination inscrite dans les normes, indépendante des intentions.
  • Parole des concernés : la légitimité tirée de l’appartenance au groupe opprimé.
  • Universalisme et communautarisme : deux conceptions opposées de l’antiracisme.
  • Essentialisation : l’oppresseur défini par son identité, non par ses idées.
  • Culpabilité occidentale : le ressort psychologique de l’engagement des non-concernés selon l’auteur.

Source : Qu’est-ce que le wokisme ?, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.

Sources