Pourquoi l’euro nous appauvrit et comment en sortir | Jacques Nikonoff
Vidéo publiée le 2 mai 2026 par Praxis, le média d’action citoyenne fondé par François Boulo, avec pour invité(e) Jacques Nikonoff.
L’essentiel
- Pour Jacques Nikonoff, l’Union européenne est un système juridique conçu pour retirer aux États les leviers de leur souveraineté (monnaie, budget, commerce, frontières) et imposer une politique néolibérale.
- L’euro, surévalué de 15 à 20 % pour la France et sous-évalué pour l’Allemagne, condamne le pays à une « dévaluation interne » : pression sur les salaires, les retraites et les services publics, désindustrialisation.
- Une réforme de l’euro ou de la BCE étant impossible faute d’unanimité, il faut sortir de l’euro et de l’Union européenne, unilatéralement et sans passer par l’article 50.
- Après la sortie : financer l’État hors des marchés (circuit du Trésor, Banque de France), contrôler les capitaux, substituer la production française aux importations et reconstruire le commerce sur le principe de la charte de La Havane.
L’invité
Jacques Nikonoff a commencé comme ouvrier et délégué CGT avant d’être diplômé de l’ENA. Il a été administrateur civil à la Caisse des dépôts, attaché financier du Trésor à New York et professeur associé d’économie à l’université Paris 8. Ancien membre du collège exécutif du PCF, cofondateur et président d’Attac France de 2002 à 2006, il a joué un rôle important dans la victoire du « non » au référendum de 2005. Il a fondé en 2016 le Parti de la démondialisation (Pardem).
L’Union européenne contre la souveraineté populaire
Premier argument : le bilan. Chômage, commerce extérieur, croissance, tous les indicateurs se dégradent depuis l’entrée dans l’euro. Les mouvements dits « populistes » rassemblent, selon lui, ceux qui ont compris que la promesse d’une « Europe sociale » n’a pas été tenue.
Second argument, politique : les traités ont confié à l’Union des « compétences exclusives » sur des instruments stratégiques (monnaie, commerce international, marché intérieur, encadrement des budgets, frontières). Les États ne peuvent donc plus mener d’autre politique que celle inscrite dans des traités « imbibés de A à Z » d’idéologie néolibérale. D’où l’abstention : gauche et droite ne peuvent rien faire de différent. Le néolibéralisme se définit selon lui comme une politique au service des détenteurs du capital, servis par un personnel politique de « mercenaires » et des médias qui entretiennent la confusion.
La dette et le circuit du Trésor
On répète qu’il faut « rassurer les marchés » pour attirer les investisseurs. Jacques Nikonoff répond que la France n’en a pas besoin : son taux d’épargne compte parmi les plus élevés du monde, mais cette épargne est détournée vers des placements spéculatifs. Il faut la canaliser vers les PME, l’industrie et la transition énergétique.
Les marchés financiers n’ont pas toujours financé l’État. Jusqu’aux années 1980, le « circuit du Trésor », inventé de façon pragmatique par des fonctionnaires, faisait du Trésor une banque interne à l’État, collectant la trésorerie des collectivités et des entreprises publiques. La Banque de France, alors liée à l’État, lui accordait des avances à taux nul, voire non remboursables, dans des plafonds votés par le Parlement : la guerre de 1914-1918 a été financée en partie ainsi. Aujourd’hui, la charge d’intérêts de la dette coûte environ 60 milliards d’euros par an. Il propose d’interdire le financement de l’État par les marchés, ce que l’indépendance de la BCE rend impossible dans l’euro.
Il récuse l’accusation de « planche à billets » : le circuit du Trésor, c’est de la gestion de trésorerie, et les avances étaient encadrées. La vraie planche à billets, dit-il, ce sont les États-Unis qui l’ont actionnée dans les années 1960-1970 pour financer la guerre du Vietnam, jusqu’à ce que les dollars en circulation dépassent leur stock d’or.
Comment est né l’euro, et pourquoi il pénalise la France
Le système de Bretton Woods (1944-1971) reposait sur des parités fixes mais ajustables et sur la convertibilité du dollar en or : pas une crise financière pendant vingt-sept ans. Quand Richard Nixon suspend la convertibilité en 1971, les monnaies se mettent à flotter, ce qui déstabilise le commerce. Les Européens créent alors le « serpent monétaire » (1972), puis le Système monétaire européen (1979), des parités fixes avec des marges de fluctuation. Les attaques spéculatives ayant fait échouer ces dispositifs, les dirigeants européens ont choisi la monnaie unique pour imposer une discipline : une « expérience de laboratoire » qui associe des économies divergentes sans aucune souplesse.
À l’entrée dans l’euro, fin 1998, le mark était sous-évalué depuis 1948 et le franc surévalué depuis la politique du « franc fort » (plan Barre, tournant de la rigueur de 1983). Les parités figées ont transformé ce décalage en handicap permanent : les produits français sont 15 à 20 % trop chers. Ne pouvant plus dévaluer la monnaie, on dévalue « en interne » : salaires, retraites, allocations, services publics. D’où, selon lui, la désindustrialisation et les délocalisations.
Pourquoi l’Allemagne y a-t-elle réussi ? Pour trois raisons : un mark sous-évalué par les autorités d’occupation pour faciliter la reconstruction, avec une annulation de dette ; la délocalisation massive de sa production, automobile notamment, vers la Pologne, la Slovaquie ou la Hongrie après la chute du Mur, l’assemblage final permettant d’apposer le « Made in Germany » ; et la réunification, financée par une hausse des taux d’intérêt que la France a dû suivre au pire moment.
Pourquoi on ne peut pas réformer l’euro
Autoriser la BCE à prêter aux États ou organiser des transferts budgétaires vers les pays pénalisés est techniquement possible, mais politiquement et juridiquement impossible : il faudrait l’accord de la Bundesbank, du gouvernement et du Parlement allemands, et l’unanimité des États pour modifier le traité de Lisbonne, qui reprend le texte rejeté par les Français en 2005. « Ou on obtient l’unanimité, ou on sort. »
La sortie
Jacques Nikonoff refuse l’article 50 du traité sur l’Union européenne : la procédure est interminable (deux ans de négociations), et l’on ne peut s’appuyer sur un traité qu’il juge illégitime, puisqu’il reprend celui rejeté en 2005. La France devrait sortir par une décision souveraine, sans se fâcher avec personne.
L’inflation. Le retour au franc entraînerait une dépréciation, donc une hausse du prix des importations. Mais cette inflation importée ne pèse que si l’on achète ces produits ; il faut donc inciter à acheter français et mener une politique de substitution aux importations, avec des aides interdites aujourd’hui par Bruxelles, dans le textile, la chaussure, la machine-outil ou l’électroménager. Pour les produits que la France ne fabrique pas, comme les smartphones, il propose d’imposer des coentreprises et des transferts de technologie aux grands constructeurs, sous peine de fermer le marché. Si des sacrifices s’imposent, ils doivent être décidés par référendum.
La fuite des capitaux. Le contrôle des capitaux est plus facile qu’autrefois : l’exclusion de la Russie du réseau interbancaire Swift l’a montré. En dernier recours, un changement de monnaie priverait les fraudeurs de la valeur de leurs avoirs.
Les représailles. Elles sont possibles mais le contexte n’a jamais été aussi favorable : montée des BRICS, affaiblissement des États-Unis, récession allemande depuis la fin du gaz russe bon marché. La France devrait se rapprocher des BRICS, sans forcément y adhérer. « La France n’a pas d’amis, elle a des intérêts » (de Gaulle).
Après la sortie
Les premiers mois verraient la reprise en main de la monnaie, du budget et de la fiscalité, l’interdiction des délocalisations et des aides au retour des entreprises. La réindustrialisation prendrait une dizaine d’années, pour faire repasser l’industrie de 10 à 20 % du PIB. Le commerce serait « politisé » : des accords bilatéraux d’État à État inspirés de la charte de La Havane (1948), jamais ratifiée par le Congrès américain, qui reposait sur l’équilibre des balances des paiements. Chaque pays conserverait ainsi une base productive ; la Chine et l’Allemagne devraient réduire leurs excédents, de l’ordre de 9 % du PIB pour cette dernière.
Il défend enfin l’abstention, signe sain que les électeurs ne croient plus aux discours politiques, à condition de la politiser et de l’organiser. Il appelle la gauche à reconnaître l’erreur du tournant de la rigueur de 1983 et la droite à renouer avec le gaullisme (nationalisations, Sécurité sociale, Plan, indépendance vis-à-vis des États-Unis). Le modèle qu’il propose est une alliance de type Conseil national de la Résistance. À défaut de candidats « constituants » en 2027, il recommande l’abstention.
Ce résumé rend compte de la thèse défendue par la vidéo ; il ne vaut pas approbation. Praxis assume une ligne engagée : son propos est à confronter à d’autres sources.
Source : Pourquoi l’euro nous appauvrit et comment en sortir | Jacques Nikonoff, praxismedia.fr, consulté le 20 octobre 2026, également publiée sur YouTube.
Sources
- Vidéo
-
Site web
Pourquoi l’euro nous appauvrit et comment en sortir | Jacques Nikonoff (nouvel onglet)
Page de la vidéo sur praxismedia.fr, source de cet article.