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Réflexions libres d’un citoyen français : Éthique, philosophie et politique

Calliclès – La loi du plus fort

Par Abel PERROT, le

Épisode de la chaîne Le Précepteur, consacrée à la vulgarisation philosophique par Charles Robin, publié le 20 octobre 2023 (50 min). Avec 327 983 vues au 20 octobre 2026, c’est l’une des vidéos les plus vues de la chaîne parmi celles qui touchent à la politique.

L’essentiel

  • La question du « droit du plus fort » traverse l’histoire des idées, du darwinisme social du XIXe siècle à Nietzsche. Sa première formulation remonte au Gorgias de Platon, où Calliclès, personnage peut-être fictif, l’oppose à Socrate.
  • Pour Calliclès, la vie est une jungle et un rapport de force : il vaut mieux commettre l’injustice que la subir. Les lois sont l’invention des faibles pour brider les forts. Socrate soutient au contraire qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre.
  • La rhétorique, objet du dialogue, est une arme de pouvoir. Charles Robin l’illustre par la communication politique contemporaine.
  • La loi du plus fort se heurte à plusieurs objections : l’entraide (Kropotkine), la multiplicité des formes de domination (argent, réseau, intelligence), et le fait que Darwin parle du plus apte, non du plus fort.
  • Socrate piège Calliclès : si le grand nombre est le plus fort, la loi du plus fort donne raison aux faibles coalisés. Le débat glisse alors vers le bonheur : désir sans limite chez Calliclès, tempérance chez Socrate.

Le cadre du Gorgias : rhétorique et pouvoir

La loi du plus fort nous choque, parce que nos sociétés sont régies par une loi qui est la même pour tous. C’est même sa raison d’être. Le Gorgias a pourtant pour sujet central la rhétorique, l’art de persuader par le discours. Socrate la combat. Pour lui, elle se confond avec la sophistique : c’est l’art de faire passer le faux pour le vrai, qui éloigne l’homme de la vérité et de la sagesse.

Pour Gorgias, l’important n’est pas la vérité mais le pouvoir, et la rhétorique en donne. Celui qui la maîtrise fait agir les autres selon ses intérêts. Si je vous persuade de m’élire président ou de partir en guerre contre un groupe présenté comme une menace, vous êtes sous mon pouvoir. Socrate répond que manipuler autrui par le langage est la définition même de l’injustice, et qu’un pouvoir injuste est un faux pouvoir. Il ne peut produire que du malheur, pour ceux qui le subissent comme pour celui qui l’exerce. Le vrai pouvoir élève les consciences vers la vérité au lieu de les manipuler.

Calliclès : la vie est une jungle

Calliclès intervient alors. Pour lui, tout cela n’est que « belles paroles » coupées du réel. La vie est un rapport de force, une jungle où tous les coups sont permis : soit on manipule, soit on est manipulé ; soit on domine, soit on est dominé. Sa vision est agonistique, du grec agôn, la compétition. Suivre des concepts « fumeux » comme la justice, l’égalité ou la vérité, c’est se condamner.

Calliclès est conséquentialiste : est bon ce qui me favorise, mauvais ce qui me pénalise. Socrate juge au contraire une action à la vertu qui la guide, indépendamment de ses conséquences, même défavorables. D’où sa thèse : il vaut mieux subir l’injustice que la commettre, car celui qui la commet est coupable, celui qui la subit innocent.

Pour Calliclès, c’est un « délire hypocrite ». Celui qui subit l’injustice la subit quand même, et dire que l’injuste « se punit lui-même » ne change rien si l’on ne ressent pas la culpabilité. Il y a des méchants heureux et des innocents malheureux. Dans un monde guidé par l’intérêt, mieux vaut commettre l’injustice, et mieux encore en toute impunité. Une justice qui ne se traduit pas en condamnations et en réparations ne vaut rien.

Le désaccord est épistémologique. Pour Socrate, le réel, ce sont les essences, les Idées, et non le monde sensible. Pour Calliclès, ce sont les faits, les situations et les motivations concrètes. Il se veut réaliste et pragmatique, quand Socrate serait un idéaliste qui vit dans ce qui devrait être. Ce qui fait agir les hommes, selon lui, ce sont des désirs primitifs : conquérir, dominer, éliminer la concurrence. La nature humaine étant ainsi faite, l’issue est la guerre de tous contre tous, sous la loi du plus fort.

La rhétorique, arme du plus fort

La rhétorique et la loi du plus fort sont liées par le pouvoir. Dans un monde de compétition, maîtriser la parole est un avantage. Charles Robin y voit la logique de nos démocraties. Celui qui accède au pouvoir n’est pas le plus juste, le plus compétent ou le plus honnête, mais le meilleur communicant, celui qui sait mobiliser les affects et soigner son image. Les bulletins de vote ont tous le même format pour garantir l’égalité formelle. Mais la campagne qui précède est profondément inégale, entre temps d’exposition, complaisance médiatique et media training. On vote pour une image, et l’on élit des « représentants », littéralement des personnes en représentation.

La force, loi de la nature ?

On pense d’abord à la force physique. Dans une bagarre, le plus fort soumet le plus faible. La guerre est une lutte organisée, présentée comme morale. Mais le vainqueur n’est pas forcément le plus vertueux : il est en position d’imposer sa légitimité. L’histoire est écrite par les vainqueurs. Charles Robin cite une formule reprise par l’historien Howard Zinn : « Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs. » La force institue l’autorité. Chez les chimpanzés, les lions ou les loups, le chef est celui qui contrôle les ressources. La formule « l’homme est un loup pour l’homme », venue de Plaute et reprise par Hobbes, fonde l’état de nature dont les hommes sortiront par le pacte social.

Pour Calliclès, la loi du plus fort est la loi de la nature. On s’y bat pour se nourrir et pour se reproduire, et la compétition sexuelle est fondamentale : le plus fort accapare la nourriture et « les ventres ». Une société viable devrait reproduire cette loi suprême.

C’est l’idée du darwinisme social du XIXe siècle, qui applique la sélection naturelle à la société. Cette théorie n’est pas seulement descriptive, elle est prescriptive. La société ne devrait ni protéger les faibles ni combattre les inégalités, mais laisser jouer la compétition, moteur du progrès. L’égalité serait un nivellement par le bas, qui abaisse les forts au niveau des faibles et fait de la faiblesse la norme. Les faibles culpabiliseraient les forts, opérant ce que Nietzsche appelle un renversement des valeurs, dont Socrate serait l’incarnation : la justice à la place de la force, la culpabilité à la place de l’exaltation de la vie.

Les objections

On rejette en général ce schéma pour des raisons morales. Mais la survie biologique n’est pas affaire de morale : « éliminer les faibles, ce n’est pas gentil, mais personne n’a dit que la nature était gentille ». La vraie question est de savoir si Calliclès a raison. Charles Robin en doute, pour plusieurs raisons.

  1. La coopération. La survie n’est pas qu’une affaire de compétition. Le théoricien anarchiste Pierre Kropotkine, dans L’Entraide, un facteur de l’évolution, montre que la coopération a été décisive chez l’homme comme chez de nombreuses espèces. L’idée d’une compétition naturelle serait un mythe entretenu pour justifier le capitalisme comme prolongement de la lutte biologique.
  2. Les formes de domination. La force physique n’est qu’une modalité parmi d’autres. On domine aussi par la rhétorique, par l’argent, par le réseau ou par l’intelligence. Dans l’Occident moderne, la force physique est démonétisée : celui qui la cultive passe plus pour un « bourrin » que pour un homme de pouvoir. Entre le PDG de Google et un champion de MMA, le plus puissant est le PDG. Dans un monde où l’accès aux ressources passe par l’argent, mieux vaut être riche ou intelligent que fort. Les leviers de la domination se sont déplacés vers le symbolique.
  3. Le plus apte, non le plus fort. Chez Darwin, ceux qui survivent sont les plus adaptés à leur environnement. Les dinosaures, peut-être les plus forts, ont disparu. Une grande taille peut être un handicap, car elle exige plus d’énergie. Un homme fragile mais riche, qui peut se soigner, survivra mieux qu’un homme robuste sans ressources. Les « Darwin Awards » récompensent avec ironie ceux qui meurent bêtement, comme cet homme qui sauta d’un avion pour filmer des parachutistes sans parachute. La sélection tient compte de l’intelligence autant que de la force.

Socrate piège Calliclès

Socrate coince son adversaire sur deux points.

  • La rhétorique est une attitude de faible. Calliclès défend la loi du plus fort et l’usage de la rhétorique. Or la rhétorique consiste à conformer son discours aux attentes du public, donc à se laisser dicter son opinion par la majorité. Le fort n’est-il pas plutôt celui qui assume ses idées ?
  • La force est du côté du grand nombre. Socrate demande où est la force, du côté du grand nombre ou du petit. Calliclès répond : du grand nombre, puisque plus on est nombreux, plus on est fort. Mais alors une majorité de faibles est plus forte qu’une minorité de forts, et la loi du plus fort donne raison aux faibles coalisés. Le critère se retourne contre lui-même.

Charles Robin pousse l’argument. Le partisan de la loi du plus fort qui se plaint que les faibles se liguent contre lui n’est pas cohérent, puisque c’est lui qui a posé le critère de la force. Quand Calliclès accuse les faibles de culpabiliser les forts par leur morale, comme Nietzsche le fera avec la « morale d’esclave » et le ressentiment, il raisonne en faible. Si l’on est si fort, pourquoi se sentir menacé par la morale des faibles, au lieu de l’ignorer ? Calliclès ressemble à l’enfant qui frappe plus petit que lui, puis pleure quand le grand frère vient le corriger. Le partisan de la loi du plus fort voudrait-il une règle qui interdise aux faibles de se défendre ?

Du plus fort au meilleur : la question du bonheur

Acculé, Calliclès change d’argument. Il ne défend plus la loi du plus fort, mais celle du meilleur, c’est-à-dire de celui qui donne libre cours à ses passions et satisfait tous ses désirs. Le débat bifurque : la question devient celle de la vie heureuse.

  • Pour Socrate, une vie heureuse est une vie de tempérance. Le désir est un manque qui trouble l’âme. L’âme insatisfaite est comme un tonneau percé qu’on ne finit jamais de remplir.
  • Pour Calliclès, une vie sans désir n’est pas une vie, c’est la mort. Le manque est positif, car il fournit l’énergie de le combler, et la jouissance est la plus agréable des sensations. La vie oscille entre désir et satisfaction, et ce mouvement engendre la lutte.

Socrate répond que l’homme n’est pas condamné à être l’esclave de son désir. Doté de raison, il peut le modérer. Maîtriser le mouvement naturel n’est pas aller contre la nature, c’est accomplir notre nature d’êtres raisonnables, capables de nous améliorer. La perfectibilité est la vraie nature humaine. Les lois ne sont pas un pur artifice, comme le dit Calliclès, mais la traduction de cette nature, qui est de sortir de l’animalité. « L’animalité n’est pas notre destination, elle est notre provenance. » Cette destination s’appelle la justice. Le paradoxe, selon Charles Robin, est que Calliclès, qui voit le monde comme mouvement, veut nous figer dans l’animalité, quand Socrate, penseur de l’ordre, veut nous en faire sortir.

La vidéo lit la célèbre tirade de Calliclès :

Les lois sont faites par les faibles et par le grand nombre. C’est pour eux et dans leur intérêt qu’ils les font […] et, pour effrayer les plus forts, ceux qui sont capables d’avoir l’avantage sur eux, ils disent qu’il est honteux et injuste d’ambitionner plus que sa part. […] Mais la nature elle-même proclame qu’il est juste que le meilleur ait plus que le pire, et le plus puissant plus que le plus faible. […] Nous formons les meilleurs et les plus forts d’entre nous, que nous prenons en bas âge, comme des lionceaux, pour les asservir par des enchantements et des prestiges, en leur disant qu’il faut respecter l’égalité. Mais qu’il paraisse un homme d’une nature assez forte pour secouer et briser ces entraves, […] il se révoltera, et nous verrons apparaître notre maître dans cet homme qui était notre esclave ; et alors le droit de la nature brillera dans tout son éclat.

Conclusion : un animal capable d’aimer

Prôner la loi du plus fort, conclut Charles Robin, c’est vouloir ériger en loi l’absence de loi, et réduire l’homme à la seule faculté qu’il partage avec les animaux. L’homme est un animal, mais un animal conscient de l’être, capable de s’élever au-dessus de son instinct. Quand sa survie n’est plus en jeu, il peut transformer le monde, partager, protéger les faibles de la prédation des forts et mettre sa force au service du groupe. S’il faut suivre les lois de la nature, rappelons que la nature a aussi fait de nous des êtres capables de donner, et même d’aimer.

Notions clés

  • Loi du plus fort : la domination légitimée par la nature.
  • Rhétorique : l’art de persuader, instrument de pouvoir.
  • Vision agonistique : la vie comme compétition (agôn).
  • Conséquentialisme et vertu : juger un acte à ses effets, ou à sa justice.
  • Mieux vaut subir l’injustice que la commettre : la thèse de Socrate.
  • Darwinisme social : la sélection naturelle érigée en norme sociale.
  • Entraide : la coopération comme facteur d’évolution (Kropotkine).
  • Le plus apte : chez Darwin, l’adaptation plutôt que la force.
  • Tonneau percé : l’âme insatiable de celui qui vit pour ses désirs.
  • Perfectibilité : sortir de l’animalité, c’est accomplir sa nature.

Source : Calliclès – La loi du plus fort, le-precepteur.fr, consulté le 20 octobre 2026 ; résumé établi d’après la transcription de l’épisode.

Sources